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LA LÉGENDE
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LA LÉGENDE D'ALEXANDRE ET D'ARISTOTE
Le moyen âge est l'âge d'or de la légende : elle y
fleurit sous toutes ses formes. La sèche et froide réalité
ne dit rien à l'esprit des peuples enfants ; leur imagina-
tion se complaît dans les contes, dans les fables qui
bercent la première jeunesse. Quand leur raison saura
enfin discerner la vérité et la comprendre, ce n'est point
dans sa sévère nudité qu'ils la contempleront ; ils la
déguiseront encore sous la parure chatoyante de l'allé-
gorie.
Les écrivains de ce temps sont sans cesse à la pour-
suite du merveilleux ; de leurs propres héros ils font
des chevaliers d'aventures ; leurs savants ils les trans-
forment en magiciens et en enchanteurs. S'ils traitent
ainsi l'époque où ils vivent, quels changements ne
feront-ils pas subir à l'antiquité que leurs yeux dis-
tinguent mal par le fait de son éloignement même, et
quel aspect étrange ne présentera-t-elle pas au sortir
de leurs mains ?
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Ne nous en plaignons pas cependant. Si nous voulons
connaître l'antiquité, ce n'est ni aux savants ni aux
poètes du moyen âge que nous songerons à nous adres-
ser ; nous remonterons aux sources mêmes. Mais nous
devons à ces écrivains un autre enseignement ; grâce à
la vue toute subjective qu'ils ont des temps anciens
dans lesquels ils transportent leurs mœurs, leurs idées,
leurs sentiments, leurs croyances même, c'est encore le
moyen âge qu'ils peignent quand ils croient nous parler
de la Grèce et de Rome ; et ils le font avec une intensité
de relief que ne donnent pas les chroniques.
Dès cette première renaissance des lettres * qui
commence avec Cliarlemagne, mais ne prend un réel
essor qu'à partir du xii^ siècle, deux souvenirs antiques
dominent tous les autres : ceux d'Alexandre et
d'Aristote.
Alexandre est d'abord pour les trouvères le type du
roi chevalier; ils le parent de toutes les vertus qui
conviennent à l'idée qu'ils s'en forment. Ce n'est pas
seulement un grand conquérant, c'est le modèle achevé
du prince libéral répandant à pleines mains d'iné-
puisables largesses. Ne faut-il pas présenter un grand
exemple à ces seigneurs, à ces rois tout disposés à prêter
l'oreille aux « chansons » des poètes, mais trop souvent
sourds au pressant appel fait à leur munificence ? De là
cette réputation proverbiale de générosité qu'Alexandre
conservera pendant tout le moyen âge. Plus tard (1)
(1) Sur ces conceptions diverses du caractère d'Alexandre selon les
temps, voir M. Paul Meyer : Alexandre le Grand dans la littérature
française du moyen âge, t. II, 1886, p. 69-70 et 367-380.
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c'est le conquérant qui frappera les imaginations; et
Tamour du merveilleux trouvera, au xiii^ et surtout au
XIV® siècle, quand les sentiments chevaleresques se
seront affaiblis, une source féconde de développement
dans les aventures étranges ou surnaturelles que les
récits fabuleux du Pseudo-Callisthène et de son traduc-
teur latin Valérius ont mêlées ou plutôt substituées à
l'histoire réelle du conquérant macédonien.
C'est en effet de cette source que sortent les nombreux
romans composés pendant le moyen âge à la gloire
d'Alexandre : Le Roman d'Alberic de Besançon dont
nous n'avons plus qu'un fragment ; le Roman d'A-
lexandre de Lambert le Tort, d'Alexandre de Bernai
ou de Paris et de Pierre de Saint-Cloud ; deux poèmes
écrits sous ce titre : La Vengeance d'Alexandre, l'un
par Gui de Cambrai, l'autre par Jean le Nevelois ; Les
Vœux du Paon de Jacques de Longuyon ; Le Restor
du Paon, de Brisebare ; Le Parfait du Paon, de
Jean de la Mote et Le Roman de toute Chevalerie y
d'Eustache.ou Thomas de Kent (1).
Tout aussi grand, mais à un autre titre et dans un
milieu différent, est le nom d'Aristote. L'ancien maître
d'Alexandre règne sans partage dans les écoles : pour
les élèves, il est le prince des philosophes. Mais sa re-
nommée n'a point pour limites celles de la montagne
(1) Je ne parle ni des ouvrages latins en prose ou en vers composés
au moyen âge à la gloire d'Alexandre, ni des rédactions en prose qui
vinrent après les compositions poétiques. Voir d'ailleurs, sur la suite et les
développements de la légende d'Alexandre, l'ouvrage précité de M. Paul
Meyer.
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Sainte- Geneviève ; elle s'étend plus loin que la rue du
Fouarre, et pour le vulgaire il est le type du sage. On n'a
d'abord connu que ses ouvrages de logique, son Or-
ganon, et c'est comme dialecticien que le moyen âge l'a
admiré et suivi jusqu'au xii^ siècle. Mais à cette époque,
des Juifs espagnols apportent en France ses traités de
métaphysique et autres ouvrages traduits du grec en
arabe et d'arabe en latin. On les reçoit avec enthou-
siasme; on les lit, on les copie, on les commente, on les
apprend sans relâche dans les écoles. Des hérésies,
auxquelles l'influence des écrits du philosophe grec ne
paraissaient pas étrangères, le rendent suspect à
l'Église : elle condamne en 1215 les livres sur la méta-
physique et l'histoire naturelle. Cependant une récon-
ciliation s'opère entre l'autorité ecclésiastique et
l'illustre philosophe, et ses ouvrages deviennent bientôt,
dans toutes les écoles, la base de l'enseignement philo-
sophique. De tous les sages anciens, c'est le seul dont
la voix se fasse entendre jusque vers la fin du moyen
âge; et, pendant des siècles, la scolastique associera
l'étude de ses doctrines à celle des livres sacrés ; elle
s'ingéniera à concilier la Bible et Aristote.
Bien que ses traités ouvrent vers lui un accès plus
direct et qu'il soit, pour ainsi dire, d'une prise plus
sûre, il n'échappe pourtant pas à la légende ; l'imagina-
tion du moyen âge s'attache à sa personne comme à
celle d'Alexandre; elle lui fait subir de singulières
transformations et lui prête d'étranges aventures.
Les deux légendes se rencontrent tout naturellement
sur un point que l'histoire leur fournit : l'éducation
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d'Alexandre par Aristote. C'est le sujet que je me
propose de traiter ici. Je montrerai quelle idée le
moyen âge s*est faite de l'enseignement d'Aristote, de
quelles leçons et de quels conseils il compose Tinfluence
que le philosophe put avoir sur le conquérant. Parmi
les divers témoignages que me fourniront les trouvères,
je m'attacherai surtout au Secréde secrez composé au
XII® siècle par Pierre d'Abernon ou de Peckham, afin de
mieux faire connaître un des plus anciens monuments
de la littérature anglo-normande. Passant ensuite à la
plaisante aventure d' Aristote chevauché par la maî-
tresse d'Alexandre, qu'un trouvère normand, Henri
d'Andeli, a si gaiement rimée dans son Lai d' Aristote,
j'ajouterai quelques renseignements à ceux qui ont été
déjà fournis sur cette légende, et je ferai connaître
enfin une représentation figurée qui n'a encore été
signalée par personne et qui peut certainement être
mise au rang des meilleures.
Je ne chercherai donc point quels ont été, dans l'an-
tiquité, les rapports d'Alexandre et d'Aristote. Le sujet
a d'ailleurs été traité par le savant Egger avec une
sûreté de critique qui ne laisse rien à faire après lui :
il a établi que « en ce qui concerne les rapports
d'Alexandre et d'Aristote, la déclamation sophistique et
lalégende avaient, dès l'antiquité, trop complaisamment
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élargi le champ de l'histoire (1) ». M. Ch. Gidel a cons-
taté de son côté que « la légende a commencé de bonne
heure pour Aristote comme pour Alexandre son élève ;
il y a des fables, dit-il, dans la biographie rédigée par
Diogène de Laerte, il y en a dans celle des anonymes.
Les ouvrages apocryphes mis sous le nom du Stagirite,
n'étaient pas faits pour dissiper les obscurités qui
entourent certaines circonstances de sa vie (2). »
L'œuvre connue sous le nom du Pseudo-Callisthène et
VEpitome latin de Julius Valérius, sont les répertoires
où les écrivains du moyen âge ont puisé les récits mer-
veilleux qui composent la légende d'Alexandre. Mais s'ils
rappellent qu' Aristote fut un des précepteurs du futur
conquérant, ils ne nous font pas connaître, autrement
que par un mot, la nature de son enseignement. Ils
donnent cinq maîtres à Alexandre : Polynice pour la
littérature, Leucippe pour la musique, Ménéclès pour la
géométrie, Anaximènes pour la rhétorique, Aristote
pour la philosophie (3). Aristote reste bientôt le seul
précepteur d'Alexandre (4), qu'il instruit en même temps
que plusieurs fils de rois. Le maître leur demande à tous
ce qu'ils lui donneront quand ils seront en possession
des royaumes de leurs pères. Les autres enfants lui
(1) Voir Egger, Mémoires de littérature ancienne^ XVIII, Aristote
considéré comme précepteur d'Alexandre le Grand.
(2) Voir Ch. Gidel, La légende d' Aristote au moyen âge, dans V An-
nuaire de l'Association pour V encouragement des études grecques en
France, 8^ année, 1874, p. 286.
(3) Pseudo-Callisthène et J. Valérius, 1. I, ch. XIII, édition C. Muller,
dans la Collection des Écribains grecs de F. Didot,
(4.) Ihid., ch. \Yl.
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promettent la gloire, la puissance ; mais Alexandre lui
répond que, n'étant pas le maître de l'avenir , il lui
donnera ce que les circonstances et Fheure présente
permettront de lui accorder. Ravi de trouver dans son
disciple une sagesse aussi précoce, Aristote lui prédit
qu'il sera un grand roi.
Dans ce passage du Pseudo-Callisthène aussi bien que
dans les anecdotes ajoutées à ce récit par J. Valérius,
c'est Alexandre qui est en action, et non pas Aristote.
Il en est à peu près ainsi dans les endroits des deux
mêmes ouvrages où il est question des rapports du pré-
cepteur et du disciple. Les lettres qu'Alexandre adresse
au philosophe sont, sinon pour nous, du moins pour les
auteurs qui les ont composées, une preuve irréfutable
qu'Aristote a donné d'excellentes leçons au conqué-
rant, mais elles ne nous disent absolument rien de la
nature de son enseignement.
Dans son Roman d'Alexandre, Alberic de Besançon
donne des détails sur la manière dont Alexandre fut
instruit et fait connaître l'enseignement qu'il reçut de
cinq maîtres ; malheureusement le fragment que nous
avons conservé s'arrête au 105^ vers, juste à l'endroit
où l'auteur allait nous parler d' Aristote, puisque le
curé deLamprecht qui, dans sa rédaction allemande du
Roman d' Alexandre, suit fidèlement notre Alberic, cite
expressément le philosophe grec comme le maître d'as-
tronomie du jeune héros macédonien.
Toutefois si, dans ce poème français, nous ne trouvons
rien qui concerne Aristote, l'enseignement que reçoit
le futur conquérant offre des particularités assezétranges
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pour qu'on nous sache gré de reproduire les quatre der-
nières strophes du fragment dans la traduction qu'en
donne M. Paul Meyer :
XXL 11 eut des maîtres bien dressés, — versés dans
tous les arts, — qui l'instruisirent bien de sentiments
élevés, — de bon conseil, de bonté, — de sagesse,
d'honnêteté, — de faire bataille et prouesse.
XIII. L'un lui enseigna encore petit enfant — le grec
et le latin — et à tracer des lettres sur parchemin — et
en hébreu et en arménien, — et à faire au soir et au
matin — le guet contre son voisin.
XIV. L'autre lui apprit à se couvrir de son écu, —
et à frapper de grands coups de son épée, — et à viser
au loin avec sa lance, — et à frapper haut sans manquer
[le but] ; — le troisième à lire la loi et à tenir un plaid,
— et à discerner le droit du tort.
XV. Le quatrième lui apprit à toucher les cordes, —
à faire résonner clairement la rote et la lyre, — à
monter la corde à tous les tons, — et à chanter seul ;
le cinquième [lui apprit] à mesurer de la terre — com-
bien il y a du ciel à la mer (1) .
C'est l'idéal de l'éducation tel que le conçoit un lettré
du moyen âge pour former le parfait chevalier ; mais
nous voilà jetés en pleine légende. Toute notion précise
de l'antiquité est étrangère à Tesprit du trouvère naïf
qui n'imagine rien de mieux que de faire apprendre à
Alexandre le grec et le latin.
(i) M. Paul Meyer, Alexandre le Grand dans la littérature française
du moyen âge^ t. I, textes, p. 7-9.
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On peut en dire autant de l'auteur de la rédaction en
vers décasyllabiques, due au clerc Simon, que M. P.
Meyer a publiée d'après un ms. de la Bibliothèque de
l'Arsenal :
Li reis Felips qiiist a son fil doctors :
De tote Grèce eslist les .vu. mellors.
Cil li aprenent des esteles les cors,
Del firmament les soverains trestors,
Les .vn. planètes e les signes auçors,
E les .vn. arz e toz les granz autors,
D'eschas, de tables, d'espervers e d'ostors,
Parler ot dames corteisament d'amors,
De jugement surmonter jugeors,
Bastir agait por prendre robeors (1).
. Quand les maîtres ont achevé leur œuvre, Philippe
en donne à son ûls un autre « de plus grand escient » :
Neptanebus (Nectanebo) qu'on disait faussement être le
vrai père d'Alexandre^ lui enseigne l'art des enchante-
ments (2).
Il n'est pas encore dans ce poème question d'Aristote,
mais nous allons trouver son nom dans le Roman
(1) Ihid. t. I, textes, p. 27-28.
(2) Dans une fort remarquable étude qui a pour titre Aristoteles in den
Alexanderdichtungen des Miltelallers, publiée dans les Ahhandlungen
des Philosophisch-Philologischen Classe des Kôniglich Bayerischen
Akademie des Wissenschaften, t. XIX, l^r fasc. p. 1-103. M. Wilhelm
Hertz a, sous cette rubrique Aristote comme précepteur d'Alexandre,
pris la légende à son origine dans le Pseudo-Callisthène et dans VEpitome
de J. Valerius, et en a suivi tous les développements et toutes les modi-
fications non seulement dans l'Europe occidentale, mais encore dans les
pays de FOrient, chez les Arabes et les Persans. Je ne puis que renvoyer
à ce travail qui n'est plus à faire après lui.
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d'Alexandre composé au xii® siècle par Lambert le
Tort, Alexandre de Bernai ou de Paris et Pierre de Saint-
Cloud, Du moins le manuscrit de ce poème, que MM. F.
le Court de la Villethassetz et Eugène Talbot ont suivi
dans leur édition de l'A ?e^an6i?W6ifcfe, attribue à Aristote
l'enseignement que le ms. fr. 789 de la Bibliothèque
nationale lui fait donner par des maîtres venus « de je
ne sais quelles terres (1) ». Voici ce passage :
Aristote d'Ataines l'aprit onesteraent,
n li monstre escriture, et li yallés Tentent,
Grill, Ebriii et Caldiu et Latin ensement,
Et tote la nature de la mer et del vent
Et le cours des estoiles et le compasement ;
isi com li planette maine le firmament,
Et le vie del mont et quant k'il i apeut,
Et connoistre raison, et savoir ingrement,
Si comme retorikes en fait devisement.
Apres çou lui a dit .i. bon castiement :
Que ja sers deputaire n'ait entor li sovent,
Quar maint home en sunt mort et livré a torment
Par losenge, par mordre, par empuisonement,
Le mestre li ensegne, li damoisiaus l'entent (2).
Jusqu'ici Tinfluence exclusive du Pseudo-Callisthène
et de YEpitome de J. Valérius s'est fait sentir chez les
trouvères qui ont parlé de l'enfance d'Alexandre. Il n'en
est plus de même avec les auteurs dont il me reste àparler.
Rutebeuf s'est borné à présenter, sous le couvert d' Aris-
tote, ses propres idées sur les vertus qui doivent être
dans le cœur d'un roi.
(1) Ihid., t. I, textes, p. 128.
(2) A lexandriade, p . -1 0-11.
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On trouve dans ses œuvres (1) une pièce assez courte
sous cette rubrique : C'est le dit d'Aristotle.
Aristotles à Alixandre
Enseigne et si li fait entendre
En sim livre versié
Enz el premier quaier lié.
Coument il doit el siècle vivre
Et RuTEBUES l'a trait dou livre.
C'est une suite de préceptes moraux par lesquels le
philosophe engage Alexandre à suivre le conseil de ses
« barons », à ne point aimer l'homme qui est « serf de
deux langues », car il porte le miel et l'amer. Un sage
roi doit élever les gens de mérite sans prendre garde à
la naissance, car on voit des hommes « de bone gent
estrait » dont on ne reçoit que du mal ; il faut d'un autre
côté se méfier des parvenus qui sont quelquefois plus
cruels et plus «vilains », que ceux qui sont extraits
« d'anceserie ». D'ailleurs ce qu'on doit considérer, c'est
ce que l'homme vaut par lui-même :
Puis que nature en l'orne a mis
Sens et valeur et cortoisie,
n est quites de vilenie.'
Tex est li homs corn il se fait :
I. homs son lignage refait,
Et uns autres lou sien depiece.
Voilà qui n'est pas trop mal pensé, sous le nom
d'Aristote, par un homme du xiii^ siècle.
(4) Ed. Jubinal, t. IL p. 93-97 {Bihl elzév.).
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Alexandre devra avant tout aimer « preudomie », ne
point régner par « faucetei » et par « barat » , être équi-
table et désintéressé dans ses jugements :
Juge le droit sans l'autrui prandre.
Juges qui prent n'est pas jugerres,
Ainz est jugiez a estre lerres.
Mais la principale vertu qu'Aristote recommande à
Alexandre c'est la largesse avec l'art de donner :
Au doneir done en teil meniere
Que miex vaille la bêle chiere
Que feras au doneir le don
Que li dons, car ce fait preudom.
La libéralité est d'ailleurs la meilleure sauvegarde des
rois :
Rois n'at mestier de forterresce
Qui a le cuer plain de largesce.
Que cette pièce renferme, comme le dit l'éditeur de
Rutebeuf, A. Jubinal, une attaque à l'adresse des par-
venus, et particulièrement de Pierre de la Brosse, le fait
est possible et je n'entends pas y contredire. Qu'il suffise
de remarquer qu'elle n'offre rien qui n'ait pu être con-
seillé par Aristote à Alexandre, sauf toutefois que le
philosophe grec ne pouvait avoir l'idée de donner plus
de force à ses préceptes en invoquant l'autorité de sainte
Marie (1).
(i) Si te prie, por sainte Marie,
Se tu voiz home qui le vaille,
Garde qu'a ton bienfait ne faille.
OEuvres complètes de Rutebeuf, U II, p. 94.
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Arrivons enfin à Tœuvre la plus importante sur cette
question des rapports de maître à disciple qui ont pu
exister entre Alexandre et Aristote : le Secré des se-
crez ,
Elle a pour première origine une compilation arabe
dans laquelle on retrouve presque tout le traité d'Aris-
tote sur la physiognomonie et peut-être encore des lam-
beaux de ses autres ouvrages, le tout mêlé d'inventions
étranges, et pour employer l'expression même de Gin-
guené dans Y Histoire littéraire de la France (1) « à
tout moment défiguré par les plus folles visions ».
Raison de plus pour que ce livre eût un plein succès,
rien ne réussissant alors comme l'étrange et le merveil-
leux. Plusieurs traductions latines de cette compilation
furent faites avant le xii^ siècle ; la plus connue est celle
de Philippe, clerc de l'église de Tripoli, que saint
Thomas, Roger Bacon et Albert le Grand ont quelque-
fois citée.
Le Secrétum secretorum ou de Regimine princi-
pum (c'est le titre donné à la traduction de Philippe de
Tripoli) (2) fut en effet beaucoup lu pendant le cours du
moyen âge, et ce livre de préceptes qu'on supposait
donnés à Alexandre par Aristote était offert comme un
manuel de conduite à l'usage des rois et des seigneurs.
On eut bientôt de cet ouvrage plusieurs traductions en
prose et en vers.
(1) T. XIII, p. 115-119.
(2.) Cette traduction a été imprimée au début du xvi<^ siècle : AristoteUs
Secrétum secretorum, interprète Philippo Tripolitano. Bononise,
1501, in-fo.
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La version en prose la moins fidèle et en même temps
la plus intéressante est celle que donna, au xiri® siècle,
un dominicain d'Irlande, Jofroi de Waterford, très
instruit pour son temps, car il savait le grec, le latin,
l'arabe et le français, langue dont il se servit pour sa
traduction faite, dit-il, « solonc les exemplaires de
Paris. »
Ce qui rend cette version précieuse, c'est qu'elle est
non pas une simple traduction, mais une compilation
dans laquelle le translateur et son collaborateur Servais
Copale ont fait entrer une foule de choses qui sont de
leur temps et qui apportent leur contribution à la
connaissance du^ moyen âge. « Saichiés derechief que
sovent i metterai autres boues, paroles, les ques tôt
ne soient mis en cel livre, al mains sont en autre livres
d'autoritei, et ne sunt pas mains profitables ke celles ki
en cel livre sunt escrites ; et quanque je i metterai a la
matire accordant sera (1). »
C'est ainsi que Jofroi de Waterford a inséré dans sa
compilation une partie d'un traité arabe d'Isaac : « Et
fait a savoir que ce que y avons mis de la nature et la
diversetez de viandes et de boires est translatez des
livres Isaac qui sunt appeliez Diètes universeles et par-
ticulers (2). »
Ces déclarations faites, Joffroi de Waterford s'inquiète
peu de mettre quelque anachronisme dans ses citations.
Il fait alléguer à Aristote l'autorité de Végèce, de Sé-
(1) Histoire littéraire de la France, t. XXI, p. 218.
(^) /M., p. 224-228.
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nèque, de Valère-Maxime et même de saint Bernard, et
dans le but, parfaitement louable du resté, de mieux
instruire ses contemporains, il insère, dans sa compila-
tion, les choses les plus étrangères à Aristote et à la
Grèce. En voici un exemple bien concluant : dans le
chapitre qui porte pour rubrique : De la diversitez du
vin solonc les terrages ou les vignes C7'*oissent (1), le
philosophe grec donne son jugement sur les vins de
France.
Plus fidèle est la traduction dont il me reste à parler,
et dont Fauteur a été désigné sous le nom de Pierre
d'Abernon, qu'on ne devra probablement pas lui con-
server. Ici se présente, en effet, une difficulté dont la
solution n'est pas sans intérêt, surtout parce qu'elle
fournira un argument nouveau en faveur de la circons-
pection dont il faut user dans la détermination des noms
des trouvères.
Roquefort commença par faire subir au nom de l'au-
teur àvi Secré des secrez un changement tout à fait
arbitraire (2). Ne connaissant sans doute point de loca-
lité appelée Abernon, il donna au trouvère le nom de
Pierre de Vernon, en quoi il fut suivi par Ginguené, dans
V Histoire littéraire de la France, avec hésitation
toutefois, car il émit le doute que ce nom fût bien le
véritable.
(1) J'ai reproduit ce chapitre dans rinlroduction aux œuvres de Henri
d'Andeli, p. lv-lvii.I1 occupe, dans le ms. fr. 1822 de la Bibl. nat., les
folios 113 Yo et 114 ro.
(2) Essai sur l'état de la poésie française au xu^ et au xm^ siècle,
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L'abbé de la Rue, si téméraire dans ses attributions
et ses déterminations, reprit vivement Roquefort sur ce
point. «On ne réforme pas ainsi, dit-il, le texte des
manuscrits sans de bonnes raisons, et lorsqu'on le fait,
on doit les dire au public (1). » Il restitua le nom
d'Abernon que donne le manuscrit et qui est d'ailleurs
celai d'une paroisse d'Abernon, maintenant Abenon,
dans le canton d'Orbec, arrondissement de Lisieux. Il
ne pouvait faire mieux, et cependant il est permis au-
jourd'hui de douter que ce nom soit véritablement celui
du trouvère.
Voici en effet comment Fauteur s'exprime dans les
vers par lesquels il termine sa traduction du Secretwn
secretorum :
Mais ore priez, pur Deu aniur,
En ceste fin pur le translatur
De cest livre, ke Piere ad nun,
K'estreit est de ces de Abernun,
Ke de bien fere li doint sa grâce
E a nus tuz issi le face,
Ke le règne pussum merir
Ke done a suens a sun plaisir. (V. 2376-2383).
Retenons bien l'expression dont se sert l'auteur : il a
nom Pierre et il est extrait de ceux d'Abernon, c'est-à-
dire de la famille d'Abernon, et passons à l'examen
d'un passage qui précède celui que je viens de citer :
En un livre que fesai jad
De ceste matire treitié i ad
(1) Essais historiques sur les bardes, les jongleurs et les trouvères
normands et anglo-normands, t. II, p. 338.
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Et mut des choses, saciez sanz fable,
K'al aime d'umme sunt profitable.
Le livre, en vérité saciez,
La Lumière as Lais si est nomez. (Y. 2362-2376).
Ainsi Fauteur du Secré des secrez a fait aussi un
autre livre qui porte pour titre La Lumière as Lais,
Or nous possédons plusieurs manuscrits de ce poème qui
comprend environ quinze mille vers et qui a été composé
d'après VElucidarius d'Honoré d'Autun et plusieurs
autres traités. L'auteur s'j désigne sous le nom de
Pierre ; quant à son surnom qui n'est point d'Abernon,
mais de Peckliam, il se trouve en rubrique dans deux
manuscrits : Oxford, Bodieïenne, Bodley 399 et Cam-
bridge, Bibl. de l'Université, Gg. I. I. Dans ce dernier
ms. la rubrique est ainsi conçue : Ceo est le oreisoun
mestre Pères de Pecchame auctour de ceste livre,
M. Paul Meyer, à qui nous empruntons ces détails et qui,
le premier, a indiqué que Pierre d'Abernon et Pierre
de Peckham pouvaient bien n'être qu'un seul et même
personnage, fait remarquer que « il y a un Peckham
dans Kent et un autre dans Surrey (1). »
L'assimilation est de la plus haute vraisemblance, et
les textes, loin d'y contredire, l'autorisent pleinement :
Pierre est extrait de la famille d'Abernon, mais il
s'appelle Pierre de Peckham. Il me semble qu'on ne
doit plus hésiter à substituer ce nom à celui de Pierre
d'Abernon, sous lequel Ton désignait l'auteur àxx Secré
des Secrez.
(1) M. P. lleyer, Les mss. français de Cambridge^ dans la Rornania,
t. VIII, p. 327.
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Ce n'est pas tout : Warton parle dans son Histoire
delà poésie anglaise, t. II, p. 456, d un ouvrage en
vers anglo-normands intitulé : La Lumière as Lais,
d'après le ms. 399 de la Bodleïenne, dont il est question
plus haut, et il dit que c'est un traité de théologie com-
pose par maître Pierre de Fescamp ; il a mal lu ou mal
interprété la rubrique, Pères dePecchame que M. P.
Mejer nous fait exactement connaître. Un bibliographe
a renchéri sur Warton ; d'après lui la Lumière as Lais
est une sorte de traité de théologie, traduit en vers
d'un ouvrage latin composé par maître Pierre. de
Fécamp. Un autre ouvrage de bibliographie Ta suivi ;
et voilà comme quoi les érudits du xx^ siècle cherche-
ront, sans la trouver, bien entendu, cette œuvre latine,
et déploreront l'action destructive du temps qui ne laisse
flotter que de rares épaves sur la grande mer de l'oubli.
J'arrive enfin à l'examen du Secré des Secrez,
poème de 2,383 vers, dont je ne connais qu'un seul ma-
nuscrit conservé à la Bibliothèque Nationale, fonds
français, n" 25307 (anc. n" 5, ms. Notre-Dame). C'est,
comme je l'ai dit, la traduction du Secretum secreto-
rum de Philippe de Tripoli, qui avait lui-même traduit,
de l'arabe en latin, un traité renfermant les conseils
qu'on prétendait donnés par Aristote à Alexandre.
Il est écrit en anglo-normand, c'est-à-dire dans ce
dialecte dont les formes bien connues proviennent du
normaud altéré par l'influence du milieu anglo-saxon
dans lequel vivaient depuis un siècle les descendants
des compagnons du Conquérant. L'auteur a voulu
l'écrire en vers octosyllabiques, mais peu familier avec
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les lois de la métrique, il a violé bien souvent la mesure ;
on n'a point affaire à ces erreurs de copiste, si fréquentes
dans la transcription des poèmes ; dans ce cas, il est
toujours assez facile de ramener le vers à sa juste me-
sure. Il n'en est pas ainsi dans l'œuvre dont il est ici
question ; il y a trop de vers auxquels il est impossible
de rendre la forme octosyllabique pour que ces irrégu-
larités ne soient pas du fait de l'auteur. J'ajouterai que,
sous le double rapport des formes dialectales et de l'irré-
gularité de la métrique, il y a une profonde ressemblance
entre le Secré des Secrez et La Lumière as Lais ; et,
bien que d'ordinaire les écrivains de ce temps ne se
distinguent guère par le style, tout indique ici que
ces deux ouvrages sont bien dus au même auteur.
Voici le début du poème :
Primes saciez ke icest tretiez
Est le Secré de Secrez numez
Ke Aristotle, le philosophe ydoine,
Le fiz Nichomache de Macédoine,
A son deciple Alisandre en bone fei,
Le grant, le fiz Phelippe le rei,
Le fist en sa graunt vielesce,
Quant de cors esteit en fieblesce
Pus qu'il ne pout pas travailler,
Ne al rei Alisandre repeirer,
Pur reale bosoine atreiter
De son deciple k'aveit mult cher ;
Kar Alisandre en fin l'ameit,
Kar graunz biens de lui apreneit
Dunt suverein de sun conseil esteit,
Kar prince e mestre le feseit
Des reaumes de tute sa gent
Pur sun très noble entendement. (V. 1-18).
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Aristote s'attachait à bien vivre, car il savait a^^^^
(beaucoup) de philosophie, de logique et de naturel
clergie (sciences naturelles) ; et c'était grâce à lui
qu'Alexandre gouvernait bien son royaume.
Il composait beaucoup d'épitres morales, car il désirait
que chacun vécût bien à l'égard de soi-même et des
autres. Il en écrivit une à Alexandre, en réponse à une
lettre que son disciple lui avait adressée après avoir
conquis la Perse.
Lettre d'Alexandre. Il a trouvé en Perse des gens de
grand sens et de grande subtilité qui s'efforcent de
régner sur les autres. C'est pourquoi il a dessein de les
tuer tous et il consulte Aristote à ce sujet.
Réponse d'Aristote :
Si vus poez, fet il, changer la terre,
L'eir e les eves et les citez,
La disposition changez piirrez.
Fêtes (limques hardiement
De eus trestot vostre talent.
Si ceo nun, saciez de veir,
Si seignurie volez utre eus aveir,
Enbone manere e bonement
Oez les deboneirement
E treltiez en amur la gent ;
E jeo vus afi certeinement
Ke, si si fêtes, en seur seez
Ke de eus ferez vos volentez,
. E suget vus serrunt en bon amur
Par l'aide Deu nostre seignur (V. 54-68).
Alexandre suit ce conseil et obtient en effet l'obéissance
des Perses. Jusqu'ici nous avons affaire à une sorte de
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préambule qui s'étend jusqu'au vers 82. C'est à partir
du vers 83 que l'auteur entre vraiment dans son sujet.
Aristote, dit-il, envoya à Alexandre une autre
épitre en réponse àunelettre qu'il en avait reçue ; mais,
l'auteur n'a pas trouvé la lettre du roi ; il ne la connaît
que d'une manière générale par la réponse que le phi-
losophe y a faite :
De ceste epistle si est la teniir :
glorius fiz empereur,
Dell te ciinferme par sa puissance
En dreiture e en cimuissance,
Vus meine de vertus en veritez
E vus toille pur ses poestez
Tut vostre bestial talent,
E de tun règne doint aforcement
E de engin esluminement
A lui servir a sim talent. (V. 95-104).
Il s'excuse sur sa vieillesse de ne pouvoir se rendre
auprès du roi ; il va, sur les questions que celui-ci lui a
posées, lui écrire des choses de la plus grande impor-
tance. Alexandre les comprendra bien, grâce à son intel-
ligence et à l'instruction qu'il a reçue.
Après ces premiers mots, qu'il appelle la réponse
spéciale, Aristote aborde la réponse générale, et le
premier précepte qu'il donne est celui de la largesse, si
cher d'ailleurs aux auteurs du moyen âge. A cet égard,
il distingue quatre sortes de rois :
Quatre reis sunt : li premer rei
Larges est a suens e a sei ;
Li autre est avers endreit li
E endreit de ces sugez ausi ;
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Le tierz est aver endreit sei
E larges as suens en bone fei ;
Le quart vers sei ad la largesce
E vers ses siigez ad la destresce. (V. 157-164).
Les Lombards disent que ce n'est pas un vice pour un
roi d'être avare pour soi et large pour les autres ; les
Indiens approuvent celui qui est avare pour lui-même
et pour les siens. Les Perses, au contraire, préfèrent le
roi qui est large pour lui aussi bien que pour ses sujets.
Aristote trouve que le pire de tous les rois est celui qui
est large pour lui-même et avare pour ceux qui lui sont
soumis.
Il montre ensuite comment on doit pratiquer la lar-
gesse : il faut tenir compte de son pouvoir, des besoins
des autres et enfin de leur mérite. Il est dangereux
d'agir contrairement à ces trois règles.
L'avarice ne convient pas à la majesté royale. Un roi
affecté de ce vice doit confier la direction de son
royaume à un homme loyal et discret qui saura dépenser
et gouverner au mieux des intérêts de tous.
Mauvais efi'ets de l'avarice; il faut s'abstenir des
biens de ses sujets. Aristote s'appuie ici sur l'opinion
d'Hormogènes. Le royaume desChaldéens a péri, parce
que les rois ont prodigué follement leurs richesses, puis
ravi les biens de leurs sujets qui en ont appelé à Dieu.
Celui-ci envoya pour les châtier vent et tempête, souleva
contre eux un grand peuple et ôta leur nom de la
terre.
Toutefois, il faut user de mesure {tempérance aver)
dans l'exercice de la largesse.
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Remarquons ici que Tauteur donne à cette vertu un
champ bien plus vaste que ne le ferait supposer le sens
attachéd ordinaire au mot largesse. C'est la bienfaisance,
la générosité (prise au sens étymologique, noblesse de
sentiments), la charité sous toutes les formes. Ecoutons-
le plutôt :
E si est de largece la siistenance :
Volentiers parduner sans dotance,
Ne ne fet des privetez d'aiitrui
Ne des secrez enquerre, saciez de fi,
Ne ne fet pas à remenbrer
Chose donée ne a rehercer,
E si est de bunté e vertu
Renumbrer ceo k'est avenu,
E tort volentiers relesser,
E honurables honurer ;
E si deit ausi a simple gent
Aidier debonerement.
As innocens li deit suvenir
A lur defautes paremplir ;
Respundre deit benigneraent
A salutation de la gent,
E sa lange deit refréner,
E tort a tens dissimuler,
E feindre de fol la folie
Ausi c'um ne la sache mie. (V. 323-342).
Ce sont d'ailleurs les enseignements qu'Aristote
donnait autrefois à Alexandre :
Enseigné vus ai en bone fei
Ceo ke avant enseigner solei
Tuz jurs e en vostre quor selgner;
Bien sai nel volez oblier. (V. 343-346).
De tous les biens, l'entendement est le plus précieux ;
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il nous apprend à mépriser ce qui est mauvais et à
choisir ce qui est bon. C'est lui qui nous fait désirer la
bonne renommée, sinon notre mobile est l'envie qui
fait naître tous les vices. Généalogie des vices engendrés
par l'envie. Généalogie des vertus engendrées par le
désir de bonne renommée.
Il faut comprimer les désirs charnels; généalogie
des vices qu'ils engendrent. Un roi doit chercher surtout
la bonne renommée et soumettre son royaume à la loi
de Dieu. C'est l'opinion des gens sages, des philosophes,
qu'un roi doit craindre Dieu ; s'il craint et respecte
Dieu, ses sujetsle respecteront.
Un roi doit honorer les juges {les sires des leis),
révérer les religieux, élever les sages, s'instruire avec
eux. Il doit avoir de la pitié, éviter la colère, reconnaître
ses erreurs, agir à propos en évitant ou la lenteur ou la
hâte.
Il faut que le roi soit noblement vêtu, de façon que la
beauté des vêtements relève sa dignité. Le roi doit avoir
une voix haute et claire, être doué d'éloquence, mais,
ne pas en être prodigue ; il faut que ses sujets désirent
l'entendre et non qu'il les fatigue de ses paroles.
Il ne convient pas au roi de se mêler trop souvent à
ses sujets :
Kar trop familierté a gent
Despit engendre de hiimme sovent. (V. 600-601).
Il vaut mieux suivre la coutume des peuples indiens.
Là, le roi ne se montre qu'une fois Tan en somptueux
équipage ; le peuple est maintenu au loin ; les barons
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délibèrent avec le roi sur les intérêts du royaume. Le
roi distribue alors ses dons, et met en liberté les
prisonniers les moins coupables. Un prince doué d'élo-
quence se lève alors, fait Téloge de Dieu et du roi, puis
des bonnes mœurs de la nation, en excitant les hommes
par des exemples et par des raisons à aimer le roi, à le
respecter et à lui obéir. De là, le peuple lui-même loue
le roi ; les sujets enseignent à leurs enfants à lui obéir^
à le craindre et à l'honorer. Sa renommée en augmente.
En ces temps aussi, le ,roi punit les mal fesanz et les
félons, leur ôte la vie selon la loi, pour les punir et
amender les autres par leur exemple ; il allège les
charges qui pèsent sur son peuple, protège les mar-
chands ; ceux-ci accourent dès lors dans le pays, et les
revenus du roi s'en trouvent augmentés. 11 faut bien en
effet se garder de porter préjudice aux marchands ; ils
répandent par le monde la bonne renommée du peuple
et du roi qui les reçoivent.
Ce ne sont pas les biens d'ici-bas qu'il convient de
rechercher :
G Alisandre, ne desirez mie
Ciioses corruptibles en ceste vie
E ke passent legierement,
Ke lesser covient subitement ;
Mes desirez richesce estable
E la vie ke n'est pas changable
E le règne k'est pardurable
Ou joie ad e gloire durable. (V. 706-713).
Qu'il se rende glorieux en Dieu, qu'il évite de mener
la vie des bêtes, qu'il pense aux choses à venir, qu'il
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contienne ses désirs en boire, manger, dormir, et ^6-
cherie.
Pur ceo, emperiir, reisiin vus prie
Ke femmes ne purgisez mie,
Kar teu chose est en vérité
A porc dreit Une propriété.
Queu chose dune ou gloire aurez
Quant teu vice avérez haunté
Ke de beste est propriété,
Ke reisun n'unt en vérité? (V. 732-739).
Il convient à un empereur de converser avec gens
honorables (bêle gent), et de chercher sa distraction au
son des instruments ; les sens et l'esprit se reposent
alors et le corps reprend de la vigueur. Mais il ne faut
se livrer à pareille vie que pendant trois ou quatre
jours, et deux ou trois fois seulement pendant une
année.
Ayez auprès de vous les gens les plus habiles de votre
maison qui vous rapporteront tout ce qui se dit et se
fait dans votre royaume.
Honorez les sages, invitez auprès de vous tantôt
l'uû, tantôt l'autre ; que votre largesse et votre bonté se
répandent successivement sur tous.
Mettez de la réserve dans votre maintien ; gardez-vous
de trop rire, car cela ôte le respect; le roi, dans sa cour
et dans son conseil, doit garder le rang qui le distingue
de ses sujets. Il est écrit dans le livre nommé Esculape
qu'on estime le roi ressemblant à l'aigle qui a seigneurie
sur les autres oiseaux, et non à l'oiselet qui lui est
sujet.
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Que le roi s'applique à remarquer ceux qui se con-
duisent mal en sa présence, qu'il pardonne facilement à
ceux qui ont agi ainsi par jeu, mais qu'il punisse sé-
vèrement ceux qui l'ont fait par félonie.
L'obéissance au souverain consiste en ces quatre
choses : religion, amour, courtoisie et révérence. Tour-
nez à vous les cœurs ; ne donnez pas au peuple matière
à mal parler de vous, car il se tournerait facilement
contre votre autorité. 11 faut qu'il y ait au cœur des
sujets plus de respect encore que d'amour :
Kar escrit est e leu en autur
Ke le rei en règne par sun afere
Est corne la pluie ke chiet en terre,
La qiiele est, la Deu grâce en sun,
Del ciel e de terre beneiçun.
Vie as vivanz sanz do ii tance,
E si est a toz aidaunce,
Kar par pluie vient esperaunce
As marchanz e lur aidance.
En pluie sovent toneirs vienent
E fudres sovent ausi encheient ;
En riveres fet crétines sovent;
Les russeaux s'en enflent enseraent
E mut avienent les mers frémissent
Par quel mut vivanz périssent. (V. 869-883).
Cependant les hommes oublient les maux qui leur
viennent et louent Dieu pour les plus grands biens
qu'ils en reçoivent en le priant d'ôter les inconvénients
qui en résultent. Toutes choses ont été d'ailleurs bien
établies dans le monde ; on en peut prendre pour
exemple l'hiver, l'été, si utiles pour produire et déve-
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lopper les biens de la nature ; beaucoup de maux pour-
tant viennent du froid de l'hiver et de la chaleur de
Tété. La conclusion est qu'un roi doit regarder si les
biens qu'il répand sont proiStables à tous.
Songez aux nécessités des genspàuvreset malheureux,
chargez un prudhomme de veiller spécialement sur
eux.
Alisandre, prenez en cure
K'asez eiez de warnesture
De blé e d'autre chose profitable
Ke bone seit e a gent mengable,
Ke suffire pussent en Yostre terre,
En tens de feim kant aurez afere. (V. 968-973).
Vous pourrez alors ouvrir vos greniers à vos peuples.
Vous sachant si prévoyant, ils auront désormais con-
fiance en vous. ^
Espandre sanc d'umme eschivez,
Kar Hermogenes, le noble dôctur,
Kscrit e dit tut errur
Ke quant créature a sei semblable
Créature occist, saciez sanz fable,
Ke les Vertuz del Ciel a Deu crient ;
« Sire Deu, sire Deu ! » en criant dient. (V. 1015-1021.)
Celui qui tue sera tué à son tour; les vertus du ciel
présenteront à Dieu la mort de la victime jusqu'à ce que
juste vengeance en soit donnée et le meurtrier demeurera
toujours dans les peines de l'enfer. Alexandre connaît
assez d'exemples de l'antiquité qui peuvent lui être un
enseignemejit pour l'avenir^
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J
31
Ne méprisez point les petites gens, car ils peuvent
s'élever à la richesse et aux honneurs.
Evitez surtout de manquer à votre foi. De la foi
dépend l'union des peuples et des cités ; sans la foi, les
hommes retourneraient à leur état premier et ressem-
bleraient aux bêtes. Gardez donc votre foi et votre
serment, quoi qu'il puisse en résulter pour vous. Rappe-
lez-vous ce que dit Hermogènes : nous avons à nos
côtés deux esprits, l'un à droite, l'autre à gauche, qui
nous observent et rapportent au Créateur toutes nos
actions.
Il ne convient d'ailleurs pas à un roi de souvent jurer
et faire des serments ; cela est bon pour les sujets et les
serfs. Les rois des Eubaiens et des Socroiens avaient
coutume de jurer pour tromper leurs peuples et leurs
voisins ; l'équité du roi juge ne le voulut pas souffrir.
Pour bien gouverner un royaume, il faut des leçons
toutes spéciales. Alexandre ne doit pas répugner à les
apprendre, car elles sont très profitables. En voici
quelques-unes : Ne point se repentir des choses passées,
car c'est le propre des faibles femmes, et garder tou-
jours courtoisie ; augmenter chaque jour ses bonnes
actions, car c'est le salut du royaume et la destruction
des ennemis. Développez l'instruction : '
Universitez apparaillez
E studie en citez establiez,
E en tun règne le sufFreez
E a tes homes le comandez
Ke lur fiz apreignent de letrure
E ke de studie preignent cure
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32
En les arz e en moraiitez,
Si ke seient clers esprovez
E a Yostre purveance apent
De trover lur susteinement. (V. 1158-1167).
Cette sollicitude encouragera d'autres gens à étudier.
Les lettres célébreront les actions d'Alexandre ; son
règne en sera illustré. C'est ce qui est arrivé à la Grèce ;
les sages étudiants en clergie ontfait sa gloire.
Alexandre, ne vous fiez pas aux femmes, ne vous
abandonnez pas à elles, fuyez ce venin mortel.
Ne vous fiez pas à un seul médecin qui pourrait vous
nuire par félonie ; ayez-en dix que vous consulterez au
besoin.
Alisandre, le fet remenbrez
La reine de Inde dunt bien savez,
Kant par amisté a vus manda
Presens e beaus dims envea,
Entre quels choses fu envée
Celé bêle pucele tant malurée
Ke d'enfance veraiement
De venim nurri fu de serpent,
Dunt si a celé hure n'usse esté
Ke Tusse cointement esgardé
E par art ne Fusse coneu
E par esgarz aperceu,
De ceo ke hardicment esgarda
E sanz vergoine les oilz ficha
En face d'umme contuelement
En perçant e horiblement
Dunt jeo aparceu bien par tant
K'ele tuereit home sul en mordant,
Ke puis après par esperement
Le provastes tut certeinement,
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33
Dunt ta mort, si jeo n'usse esté (1),
En ardur de lecherie vus eiist procuré. (V. 1242-1263).
Gardez donc que votre âme, qui est de nature angé-
lique, ne soit souillée.
Alexandre, il ne faut ni vous lever, ni vous asseoir,
ni manger, ni boire, en un mot ne rien faire sans le
conseil d'un sage astronome. Dieu n'a rien fait en vain ;
il a tout fait par raison ; c'est pour cela que Platon,
notre maître, a pu chercher l'être des choses et trouver
la science des idées. Ne croyez donc pas les non sages
qui prétendent que nul astronome ne peut connaître
l'avenir.
D'autres disent à tort que Dieu a réglé le monde
avant qu'il fût, de façon que tout arrive par nécessité
et qu'il ne sert à rien de savoir ce que l'avenir réserve.
Mais, si l'on connaît d'avance les choses futures, on
pourra mieux les supporter ou les éviter. Si l'on sait
que les grands froids, les grandes chaleurs ou les années
de famine doivent advenir, on pourra se prémunir plus
facilementcontre ces maux. Il est donc bon de connaître
les choses par avance ; on s'en garantira plus aisément
et Ton priera Dieu de les détourner.
Mais Aristote ne veut pas pour le moment traiter
d'astronomie ; il viendra plus tard à ce sujet. Actuelle-
(1) J'appelle tout spécialement l'attention sur ce passage du Secré des
Secrez. Je ne sais à qui Pierre d'Abernon ou de Peckham a emprunté
ce fait, mais il a peut-être suggéré l'idée d'appliquer au sage Aristote et
au grand Alexandre b légende du roi Nauda et de son ministre Vararut-
schi qu'on trouvera plus loin et qui est devenue le thème du Lai d' Aris-
tote.
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ment il donnera des préceptes de médecine et enseignera
comment on peut maintenir le corps en état de santé.
C'est une doctrine précieuse, car en ce monde on ne
peut parvenir à rien si Ton n'en a le pouvoir , et ce pouvoir
c'est la santé, c'est-à-dire l'égalité de complexion due
à la tempérance. Dieu a révélé cette science aux pro-
phètes et à ceux qu'il avait élus ; mais ce sont surtout
les Grecs qu'il illumina et auxquels il donna la connais-
sance de la nature.
Les sages et les philosophes naturalistes disent que
l'homme est composé de quatre éléments contraires qui
ont besoin, pour se maintenir, du boire et du manger ;
mais prendre trop ou trop peu et en toutes choses
dépasser la mesure engendre des maladies ; la tempé-
rance est la condition d'une longue vie. On rapporte
qu'Hippocrate se soumettait à des diètesqui le rendaient
faible; à un de ses disciples qui lui représentait que sa
faiblesse de corps provenait de ses diètes, il répondait
qu'il faut manger pour vivre et non pas vivre pour
manger. Ne point trop manger rend plus propre à
l'action ; on le voit par l'exemple des Arabes qui tra-
versent le désert et font de longues routes ; s'abstenir
de trop manger est une médecine souveraine pour avoir
une. excellente santé.
L'auteur traite ensuite du choix des aliments, qui
doivent varier suivant l'âge, la complexion et le temps.
Il serait trop long de le suivre dans les détails qu'il
donne sur les gros aliments, les aliments légers ou
moites, chauds ou froids, aussi bien que sur les signes
qui distinguent un bon estomac d'un mauvais.
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35
Aristote va maintenant faire connaître des se-
crets qu'il a trouvés dans Tart de la médecine, afin
qu'Alexandre puisse, dans la plupart des cas, se passer
de médecin.
Ces secrets consistent dans des conseils relatifs à
l'hygiène de la toilette, aux conditions dans lesquelles
il faut être pour prendre ses repas, à la position que
doit occuper le corps pendant le sommeil.
Détachons de cet endroit la recommandation sui-
vante :
Si aucune grevance dune sentez
Ou k'en l'estomac ou ventre avez,
Fêtes une chemise eschaufer
E ferm sur vostre ventre poser. (V. 1778-1881).
Ainsi que le traducteur en prose, Jofroi de Waterford,
notre poète a gardé une sage réserve et supprimé l'in-
dication fort singulière du second remède recommandé
par l'auteur arabe et maintenu par Philippe de Tripoli,
dans son texte latin (1).
Aristote entre ensuite dans de grands détails relati-
vement au boire et au manger. Nous ne l'y suivrons
point; nous nous bornerons à dire que cette hygiène
du moyen âge est fort curieuse à connaître, et qu'à côté
de quelques recommandations qui peuvent faire sourire,
on rencontre une foule de préceptes que la médecine de
nos jours ne désavouerait point.
(1) Voici ce texte de Philippe de Tripoli : « Si sentis gravediinem in
stomacho et in ventre tortiones, tune medieina est ponere super ventrem
camisiam calidam ponderosam, autamplecti puellam calidam speeiosam. »
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Je signalerai cependant -une singulière tolérance de
l'auteur ; il condamne en général Tivresse, mais il la
permet par exception et comme une mesure hy-
giénique :
Ne si n'est a mile maiiere a user \
A home, si vient sei enyverer,
Kar mutes maladies suvent
Engendre yveresce veraiement ;
Mes ke uiie feiz ou dous le meins beit
Tant k'enyvré après en seit;
Valer li peut veraiement,
Issi ke nel face trop suvent. (V. 2220-2227).
Après avoir achevé de traiter de la médecine dans cette
partie de sa traduction, qui comprend 886 vers sur le
chiiBfre total de 2,383, le translateur se livre à quelques
considérations qui lui sont toutes personnelles et qui
forment, du vers 2,237 au vers 2,383, comme l'épilogue
de son poème . En voici le résumé :
« Je n'ai rien rencontré de plus en ce livre bien que
l'auteur ait promis de traiter un plus grand nombre de
choses. Ce qui s'j^ trouve cependant suffit, et qui
connaîtra et pratiquera ces préceptes pourra être tenu
pour prudhomme. Mais la diversité des lieux amène la.
diversité des complexions ; il en résulte que cette mé-
decine générale est rendue spéciale parles coutumes des
divers pays. Ainsi, différents régimes conviennent aux
hommes d'après la différence des pays : il leur faut une
médecine spéciale. On ne doit donc pas se fier entière-
ment aux préceptes qui viennent d'être donnés ; ils ne
conviennent bien qu'au pays où ils ont été trouvés ;
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37
maïs il faut les modifier sagement d'après la coutume
du pays oà l'on est. »
Voilà certes des réflexions pleines de bon sens et qui
font honneur au poète anglo-normand. II continue en
ces termes :
« Quant à ce qui concerne l'âme, un chrétien peut se
sauver, s'il agit suivant les vertus qu'enseigne ce livre;
mais ces leçons ne peuvent servir ni aux juifs ni aux
païens, elles peuvent être utiles à éviter la peine, mais
non à conduire à la joie du ciel, parce que la foi, l'es-
pérance et la charité font défaut. C'est Jésus-Christ qui
est notre foi, notre charité et notre espérance; les
quatre vertus dont il a été question plus haut ne peuvent
servir que si elles sont unies à la foi, à l'espérance et à
la charité : ces trois vertus sont si bien unies que, qui a
l'une a les deux autres et que à qui l'une fait défaut,
les autres manquent en même temps. Mais si l'homme
est en état de péché mortel, la foi, l'espérance, la charité
et les autres- vertus seront impuissantes à le sauver.
« L'auteur a traité cette matière si profitable à l'âme
dans un livre intitulé La lumière as lais ; c'est pourquoi
il n'en parlera point ici.
« Il termine en demandant de prier pour le translateur
dé ce livre qui a nom Pierre et qui est extrait de ceux
d'Abernon, afin que Dieu lui donne sa grâce et lui fasse
mériter le royaume des cieux. Amen. »
Relevons sur cette conclusion de l'auteur, une erreur
commise par Ginguené dans l'article qu'il lui a consacré
au XIIP volume de Y Histoire littéraire de la France,
« Tout cet enseignement, dit-il, finit par de belles
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38
séntenees sur la religion chrétienne, sur Jésus-Chrîst,
sur les vertus théologales \ S'il y a quelque invraisem-
blance à rapprocher ici dés noms si divers, c'est au
moins une morale édifiante et une orthodoxie au-dessus
de tout reproche (1). »
C'est sans doute Ginguené qui a entraîné l'abbé de
la Rue dans^ la même erreur. « Mais ce- qu'il y a de
plus bizarre, nous dit-il, c'est que le philosophe Aristote
finit par enseigner à l'empereur Alexandre la nécessité
de la foi en Jésus-Christ pour obtenir le bonheur éter-
nel (2). »
M. Ch. Gidel pour qui, en 1874, quarante ans après
la publication de l'abbé de la Rue, Pierre d'Abernon,
ou mieux Pierre de Peckham, n'est encore que Pierre de
Yernon, transcrit le passage de Ginguené et en prend
texte pour s'écrier : « On ferait un volume des
erreurs du moyen âge sur l'antiquité. Les hommes les
plus érudits de ce temps brouillent et confondent les
temps et les lieux. Auteurs imaginaires, - traités qui
n'ont jamais existé, fables grossières sur les noms les
plus illustres du moyen âge, tout se rencontre dans leurs
compositions (3). » Ces reproches trouvent très sou-
vent leur justification, mais ils ne sauraient être adres-
sés à notre trouvère. Ginguené a lu d'un œil distrait la
conclusion du Secré des secrez. Ce n'est plus Aristote
qui parle en l'endroit visé, mais bien le traducteur en
(1) P. 12o.
(2) J^ssai, etc., t. II, p. 362.
(3) La Légende d' Aristote au moyen âge.
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39
son nom propre. Après avoir terminé sa version, il dit
qu'il n'a rien trouvé de plus au traité d' Aristote et il le
complète par quelques considérations qui lui appar-
tiennent. Au regard du corps, il recommande de faire
varier les pratiques de médecine suivant les milieux.
Quant à ce qui concerne l'âme, il dit qu'un chrétien
peut se sauver en pratiquant les vertus qu'enseigne ce
livre, mais que ces leçons ne sauraient suffire ni aux
juifs ni aux païens, parce qu'ils ne connaissent pas
Jésus-Christ :
Mes ceo ne vus dei pas celer
K'a Gin ne paen ne puet valer
. Fors siilement a eschivre peine,
Mes en joie del ciel pas ne les mené
Pur ceo ke créance lur faut,
Espérance e charité ke tut vaut ;
Kar ki ke faut del fundement,
' L'overe périt tut pleinement.
Le fundement de nostre créance
E de tuz vertuz l'enseverance
Est Jhesu Crist le sauveur,
LefizDeu nostre creatur;
Il est charité e nostre créance,
Il est del tut nostre espérance. (V. 2306-2319).
Je me suis étendu un peu plus qu'il ne convenait
peut-être sur cette œuvre dont on fait remonter la
composition à la fin du xii® siècle ; mais il m'a semblé
qu'elle occupait une place honorable dans la littérature
normande, tant par le sujet qui s'y trouve traité que
par l'état de la langue qu'elle révèle ; et que, pour ces
deux raisons, il était bon de lafairearaplement connaître,
en attendant que quelque éditeur prît soin de la publier.
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40
II
Jusqu'ici les rapports que TimagiDation du moyen
âge établit entre Alexandre et Aristote sont, à tout
prendre, malgré le caractère parfois singulier des con-
seils donnés par le maître au disciple, ceux qui doivent
exister de grand roi à sage philosophe. Mais poussons
un peu plus loin nos recherches et nous allons trouver
une galante aventure dans laquelle le grave précepteur
n'eut pas l'avantage : la leçon de morale qu'il prétendait
donner à Alexandre tourna en effet à sa confusion per-
sonnelle.
L'aventure est racontée dans un des plus charmants
fabliaux que nous ayons reçus du moyen âge. On en
connaît l'auteur : c'est un Normand, Henri d'Andeli,
probablement clerc attaché à la personne de l'arche-
vêque de Rouen, Eudes Rigaud, et non pas chanoine de
Rouen, ainsi que Hyacinthe La,ngIois l'avait supposé (1),
et comme on le répète encore parfois, bien que j'aie
établi, dans mon introduction (2) aux œuvres de ce
(1) J'ai dit à tort (OJEuvres de Henri d'A7ideli, p. viii), que l'abbé de
La Rue avait le premier, en 1834, identifié l'auteur du Lai d' Aristote
avec un chanoine du chapitre de Rouen ; c'est à Hyacinthe Langlois qu'il
faut rapporter cette identification. V. sa Notice sur les has-reliefs des
stalles de la cathédrale de Rouen, sur l'ancien 'poème intitulé : Le
Lay d' Aristote, et sur son auteur, Henry d'Andeli, trouvère normand,
dans les Mémoires de la Société d'Émulation de Rouen, 1827, p. 12-38.
(2) P. xix-xxi.
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(
41
trouvère, que le chanoine était mort, alors que son
homonyme écrivait le Dit du Chancelier Philippe.
Voici l'analyse de cet ingénieux récit qui porte pour
titre Li Lais cVAristote :
Alexandre vient de soumettre Tlnde, mais il s'arrête
dans cette province et ne songe plus à d'autres con-
quêtes, vaincu à son tour par les charmes d'une belle
Indienne :
Amors qui tout prent et embrace
Et tout aert et tout enlace
L'avoit ja si es braies mis
Qu'il ert devenu z fins amis,
Dont il ne se repentoit mie,
Quar il avoit trovée amie
Si bêle comme a souhaidier.
N'avoit cure d'aillors plaidier
Fors qu'avoec li manoir et estre. (V. 93-lOi).
Et en effet, il ne s'éloigne plus d'elle et oublie tout ce
qui n'est pas celle qu'il aime, si bien que « sa gent »
murmure de se voir abandonnée par lui. Aristote, qui l'a
suivi dans ses expéditions lointaines, a entendu les
plaintes de ses « barons », et, fidèle à son rôle de pré-
cepteur, il vient lui adresser de sévères remontrances.
En vain Alexandre lui oppose que ceux-là seulement
peuvent le blâmer qui n'aimèrent jamais ; Aristote est
inflexible et ne lui épargne pas les dures paroles :
Je cuit que vous ne veez goûte,
Rois, dist Aristotes ses mestre ;
Or vous puet on bien mener pestre
Tout issi comme beste en pré.
Trop avez le sens destempré
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42
Ouant por une meschine estrange
Voz cuërs si durement se change
C'on n'i puet mesure trover.
Je vous vueil proier et rouver
A déporter de tel usage,
Quar trop i paiez le musage. (V. 164-174).
Alexandre n'a point oublié sa docilité d'autrefois : il
cède à son maître et ne va plus voir la belle Indienne ;
mais son amour n a point diminué. Il demeure éloigné
d'elle,
Mes miex l'aime ore et miex li veut
~ Que il ne fist a nul jor mais. (V. 188-189) .
Il est facile de prévoir la suite. A force de penser à
son amie et de se rappeler son front plus poli que le
cristal, sa belle bouche, sa blonde tête, Alexandre
faiblit ; la résolution l'abandonne : « C'est folie, pense-
t-il, de tant souffrir pour satisfaire autrui. Amour a
pour règle non pas la raison, mais son propre caprice».
Et le voilà qui part pour revoir celle
Qui molt li plot et abeli. (V. 216).
A sa vue, la jeune fille s'est levée toute émue; ses
lèvres laissent échapper cette douce plainte : « Sire, je
me suis bien aperçue de votre grand trouble. Comment
un véritable amant peut-il renoncer à voir ce qui tant
lui plaît? » Puis elle pleure et se tait. Alexandre s'ex-
cuse : il a cédé au blâme de ses « chevaliers » et de ses
« barons » ; il a écouté les remontrances de son maître
qui « laidement » l'a repris de son amour. Il sait bien
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maintenant qu'il a eu tort, mais il a craint le mépris et
la honte. A peine a-t-il achevé que la jeune fille a déjà
trouvé le moyen de tirer vengeance du maître « châna
et pale ». Elle fera bien voir que ses charmes sont plus
puissants que « dialetique ne gramaire ». ; il lui sera
facile de tourner la tête au vieux philosophe et de le
« despointer de son sens et de sa clergie ». Qu'Alexandre
se place le lendemain aux fenêtres de la tour et il verra
comme elle sait se venger.
Au matin, quant tens fu et eure,
Sans esveillier autrui se lieve,
Quar li levers pas ne li grieve.
Si s'est en pure sa chemise
Enz el vergier souz la tor.mise .
En .j. bliaut ynde goûté,
Quar la matinée ert d'esté
Et li vergiers plains de verdure.
Si ne doutoit pas la froidure,
Qu'il faisoit chalt et dolz oré.
Bien li ot nature enfloré
Son cler vis de lis et de rose. (V. 278-289).
La coquette compte sur ses seuls attraits : nul orne--
ment dans ses cheveux ; elle laisse simplement flotter
sur ses épaules ses belles tresses blondes. Elle erre çà et
là dans le verger, pieds nus, sans ceinture, relevant
légèrement son « bliaut » et chantant à mi-voix :
Or la voi, la voi, la voi.
La fontaine i sort série.
Or la voi, la voi, m'amie
El glaiolai desouz l'aunoi.
Or la voi, la voi, la voi,
La bêle blonde ; a li m'otroi. (V. 303-308).
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44
Le roi est aux fenêtres de la tour; il Taperçoit et
Tentend, et se réjouit « de son dit et de son chanter ».
Il n'est pas seul à l'entendre ; le philosophe s'est, lui
aussi, levé de bonne heure; le voilà assis à ses livres,
tout contre la fenêtre ouvrant sur le verger où s'ébat la
jeune Indienne. Il la voit aller et venir, et ses gracieux
mouvements lui mettent au cœur une pensée qui lui fait
fermer son livre. Il voudrait qu'elle vînt plus près afin
qu'il pût se mettre en sa « merci ». Et cependant,
comment pourrait-il le faire ? Un seul coup d'oeil ren-
verserait-il tout rédiâce de sa sagesse ? Non : ce serait
trop de honte. Hélas! qu'est devenu son cœur? Ou-
bliera-t-il donc qu'il est vieux et chenu, et le plus âpre
philosophe que le monde connaisse? Qu'importe ! Amour
est tout-puissant ; qu'il vienne donc habiter en lui,
puisque toute résistance est vaine. Pendant que le
maître s'égare en de telles pensées, la jeune fille entre-
lace diverses fleurs autour d'une branche de menthe
pour en parer ses cheveux ; elle chante ainsi en
cueillant les « floretes » :
Ci me tienent amoretes.
Dras i gaoit meschinete.
Douce, trop vous aim !
Si me tienent amoretes,
Ou je tieng ma main. (V. 359-364).
Pendant qu'Aristote s'afflige de ne pas la voir appro-
cher de la fenêtre où il se tient, la folâtre, qui feint de
ne pas l'avoir aperçu, s'étudie à l'enflammer davantage.
Elle pose tout à coup son « chapel » de fleurs sur sa
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45
jolie tête et se dirige vers la fenêtre du philosophe en
chantant ce couplet d'une « chanson de toile » :
En. j. vergier, lez une fontenele
Dont clere est l'onde et blanche est la gravele,
Siet fille a roi, sa main a sa maisselle ;
En souspirant son douz ami apele :
« Hé ! biaus quens Guis,
La vostre amors me tôt solas et ris ». (V. 384-389).
Au moment où elle passe près de la large fenêtre,
Aristote étend le bras et l'arrête par son « bliaut ».
Elle pousse un cri. Le philosophe lui fait l'aveu de son
amour :
Ma douce dame,
Por vous métrai et cors et ame,
Vie et honor en aventure,
Tant m'a fet amors et nature
Que de vous partir ne me puis. (V. 406-410).
La belle fille n'est point farouche et ne pense pas à le
blâmer de ce qu'il l'aime tant. Elle craint toutefois.
N'a-t-on pas (elle ne sait qui l'a fait) blâmé le roi de
ce qu'il se plaisait tant avec elle ? Aristote la rassure ;
aimé et craint du roi, comme il Test, il saura bien faire
taire le blâme et les cris ; et il la prie d'amour. Mais la
« dame » exige avant tout qu'il lui satisfasse un
caprice :
Vous covient faire
Por moi .j. moult divers afere,
Se tant estes d'amor soiispris ;
Quar moult très granz talenz m'est pris
De vous .j. petit chevauchier
Desus ceste herbe en cest vergier.
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46
Et si vueil, dist la damoisele,
Que desor vos ait une sele ;
S'irai plus honorablement. (V. 428-436).
Un coeur vraiment épris ne refuse rien à ce qu'il
aime. Aristote consent à tout; il va chercher lui-même
la selle d'un palefroi; la jeune fille la lui met sur le
dos et le fait ainsi « enseler comme roncin » ,
Et puis a .iiij. piezaler
A chatonant par desus l'herbe. (V. 451-452).
Elle monte sur son dos, et il la promène ça et là par
le verger pendant qu'elle chante à voix pleine :
Ainsi va qui amors maine.
Bêle Doé i ghée laine (1).
Mestre musars me soustient.
Ainsi va qui amors maine
Et ainsi qui les maintient. (V. 465-469).
A cette vue Alexandre pousse un éclat de rire ; il
interpelle son maître et lui demande s'il a perdu la
raison, qu'il se laisse mener ainsi, lui qui prêchait si
bien contre Tamour. Aristote lève la tête, et, quoique
confus de s'être laissé surprendre en pareille posture, il
se tire adroitement du mauvais pas où il s'est engagé.
« Vous avez bien raison, sire, lui dit-il ; mais je n'eus
pas tort de craindre pour vous et de vous prémunir
contré les dangers de l'amour, puisque moi-même je
n'ai pas su y résister et que nature m'a fait oublier en
(1) Je profite ici d'une correction indiquée par M. Gaston Paris. V. Ro-
mania, t. XI, p. 140.^
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47
une heure tout ce que j*ai appris et lu. » Alexandre rit
encore et lui pardonne, et l'auteur conclut par cette
sentence morale qu'il emprunte àDionysiusCato: Turpe
est doctori, cum culpa redarguit ipsum.
Tel est ce fabliau, un des meilleurs, nous l'avons
déjà dit, que le moyen âgô nous ait transmis, que l'on
considère l'habileté de la composition, Te^xpression
naturelle et vive des sentiments, la mesure et la dis-
crétion du style. Mérite vraiment exceptionnel en ce
temps : dans un sujet qui pouvait facilement donner
lieu à ces licences dont les fabliaux abondent au delà de
ce qu'on pourrait supposer, l'auteur a su conserver une
réserve bien rare et se garder de tout mot inconvenant.
- Il est à peine besoin de dire que ni l'histoire
réelle d'Alexandre, ni celle d'Aristote ne renferment
rien qui, de près ou de loin, ressemble à cette anecdote.
Est-ce à dire pour cela que notre trouvère normand
l'ait tirée de sa fertile imagination ? Nous le voudrions
pour lui, mais il faut reconnaître qu'il n'a fait que la
mettre habilement en œuvre.
Il en est du Lai d'Aristote comme de beaucoup
d'autres vieux contes : le fond du récit nous est venu
de l'Inde par l'intermédiaire des Arabes. Voici en effet
ce que dit à ce sujet l'éminent romaniste, M. Gaston
Paris, dans le compte rendu qu'il a bien voulu faire
dans la Romania de mon édition des œuvres de Henri
d'Andeli : « Le Lai d' A^Hstote . . . a pour sujet une
aventure originairement contée du sage indien Ya-
râruchi (Voy. Benfey, Pantschatantra, t. I, p. 461),
transportée ensuite, comme il arriva si souvent, chez
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48
les Arabes, et recueillie chez eux par les Occidentaux,
qui l'attribuèrent à Aristote, ce qui entraîna certains
remaniements. A quelle époque ce conte passa-t-il
en Europe ? On n'en trouve aucune trace avant le
xiii^ siècle; mais il apparaît alors sous trois formes
différentes, lunp latine (dans les Eœempla de Jacques de
Vitri,voy. Wright, Latin Stories, n° Lxxxij), Tautre
française (Henri d'Andeli), la troisième allemande
(Hagen, Qesammi-abenteuer , t. I, n°2 ; cf. t. III,
p. cxlvj). On serait porté à croire, étant donné le succès
incomparable des j&^^mpte de Jacques de Vitri, et leur
provenance en grande partie arabe, que c'est le récit de
révêque de Ptolémaïs qui est la source des deux autres ;
mais quand on l'examine de près, on voit quç c'est fort
peu probable. Je serais obligé d'employer pour cet
examen comparatif une plus grande étendue ; je dirai
seulement que chacune des trois œuvres a des traits
particuliers qui ne permettent guère de les grouper.
Dès lors, comme l'attribution à Aristote de cette plaisante
aventure n'a pu se faire plus d'une fois, il faut supposer
que les trois récits remontent, peut-être par la tradition
orale (dans le monde des clercs bien entendu) à une
source aujourd'hui perdue ; cette source elle-même
avait dû sortir, en Orient, du conte arabe adapté aux
idées du moyen âge franc (1). »
Si, comme M. Gaston Paris le fait remarquer, on ne
trouve avant le xrii® siècle aucune trace de la légende
que Henri d'Andeli a riméesousle titre de Lai cV Aristote ,
{i) Romania,W,^.im-i^^.
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49
il est peut-être cependant permis de croire que la tradi-
tion consignée dans le Secré des Secrez a donné l'idée
d'appliquer au sage philosophe et à son royal disciple
l'aventure plaisante dont la première origine paraît
être le conte indien qui sera transcrit plus loin. L'au-
teur du Secré des Secrez nous dit en effet que la
« reine de Inde » envoya au roi Alexandre une « bêle
pucele » nourrie « de venim de serpent » dont l'in-
fluence eut été funeste au prince sans Tintervention
d'Aristote (Voir plus haut, page 41). La transforma-
tion de cette légende était facile avec le récit oriental.
C'était du poison de l'amour qu'Aristote aurait à gar-
der Alexandre, et la jeune fille se vengerait par l'humi-
liation du sévère pédagogue.
Voici le récit indien dont j'emprunte la traduc-
tion à M. A. Gasté (1) : « Il y avait un prince nommé
Nauda, souverain d'une grande île, renommé pour sa
puissance et pour sa bravoure Ce prince avait un
ministre, nommé Vararutsçhi, qui avait lu dans tous
les livres et possédait la raison de toutes choses. La
femme de ce ministre était jalouse et pleine d'irritation
contre lui. En vain clierchait-il par tous les moyens à
apaiser cette créature qu'il aimait ; elle n'en devenait
pas pour cela plus traitable. « Voyons, m'amour, disait-
il, parle ; quête faut-il pour être contente ! Je te l'accorde
sur le champ. » Elle répondit, après s'être fait beaucoup
prier : « Si tu te fais raser, et te jettes à mes pieds, je
(1) Un chapiteau de l'église Saint-Pierre de Caen, étude archéologique
et littéraire, par Armand Gasté. Caen, Henri Delesques, 18^7, p. 42-43.
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veux bien te sourire encore. » Il le-fit, et elle reprit sa
gaîté. De son côté, la femme de .Nauda, également
irritée, ne voulait, en dépit de toutes les prières, con-
sentir à se calmer. « M'amour, disait le roi, sans toi je
ne puis vivre un instant ; je tombe à tes pieds et t'en
supplie : sois bonne !» — Et elle : « Laisse-moi te
mettre un mors à la bouche ; que j.e monte sur ton dos,
et te fasse trotter à mon gré ; cours en hennissant comme
un cheval ; alors je consentirai à redevenir bonne ! » —
Ce qui advint en effet.
« Le lendemain, le roi tenait conseil, quand arriva
Vararutschi. A peine l'eût -il aperçu, qu'il l'interpella.
« Hé ! Vararutschi ! que veut dire cette tête rasée ? »
Et le ministre de repartir : « On ne devrait rien faire,
rien accorder aux désirs d'une femme. Voilà que celui-
là hennit, qui n'est point cheval, et que mal à propos
les gens se voient forcés de se raser la tête. »
Telle est la première source d'où vient, par inter-
médiaire, le fabliau français.
Le Lai (V Aristote ne tarda pas à jouir en France, et
même en Europe, d'une grande popularité. Il est peu
de fabliaux auxquels les poètes du moyen âge aient fait
de plus fréquentes allusions, et dont le ciseau du
sculpteur et la gouge du huchier se soient appliqués
plus souvent à reproduire le piquant récit sur la pierre
ou sur le bois. La littérature moderne, l'art contempo-
rain, s'en sont parfois inspirés, et l'on en trouve même,
comme un lointain écho, dans certaines œuvres dont
les auteurs ne prévoj'^aient guère qu'on pourrait établir
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un curieux rapprochement entre tel endroit de leur
livre et le conte du moyen âge.
Dans mon introduction aux œuvres de Henri d'Andeli
et dans les Additions qui terminent le volume, j'ai cité
le récit arabe qui servit d'intermédiaire entre la pre-
mière donnée fournie par lePantschatantra et les déve-
loppements du thème modifié par les Occidentaux ; puis
j'ai reproduit ensuite, ou simplement rappelé, les
citations, les allusions et les imitations que j'avais
trouvées jusque-là chez les écrivains du moyen âge et
des temps modernes : Jean de Meung {Codicile, st. 441),
Jean Le Fèvre {Le livre de Mathéohis, I, v. 1101-
1114), La grand malice des femmes {Bibl. elz,,
Recueil despoésies françaises des XV^etX VP siècles ,
t. V, p. 301-318), La vraye disant advocate des
Dames {Ibid,, t. X, p. 243), Le Monologue fort
joyeux sur les femmes {Ibid., t. X, p. 184), enfin un
passage du ms. 189 de la Bibliothèque d'Épinal,
analysé par M. Bonnardot (Bulletin de la Société des
anciens textes français, 1876, p. 64-132). J'ai repro-
duit une note de M. Ed. Du Méril (Mélanges archéolo-
giques et littéraires, 1850, p. 474) indiquant les
allusions faites à cette légende dans les pays étrangers,
et rappelé que le savant ^neas Silvius Piccolomini, plus
tard pape sous le nom de Pie 11, parla, dans son Histoire
des amours d'Euryaleet de Lucrèce (1), de l'étrange
épreuve à laquelle se soumît Aristote.
(1) Historla de Eurialo et Lucretia se amantibus, p. 623 de
rédition de ses œuvres, publiée à Bâle en 1551.
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52
Après avoir dormi dans la poussière des bibliothèques,
comxne à peu près toutes les œuvres du moyen âge,
trop injustement dédaignées, à partir de la Renaissance
jusqu'à la seconde moitié du xvm® siècle, le Lai cVAris-
tote retrouva bientôt la vogue qu'il avait eue autre-
fois. Le comte de Caylus le cite avec honneur dans son
Mémoire sur les fabliaux {Mémoires de V Académie
des Inscriptions et Belles-Lettres, 1753, t. XX.,
p. 362-364) ; Barbazan en publie le texte dans son
édition des Fabliaux et Contes français des XII^,
XIII% XIV^ et XV^ siècles, 1756, reproduite plus tard
par Méon ; Legrand d'Aussy en donne une imitation en
prose (Fabliaux ou Contes des XIP et XIIP siècles,
p. 79) ; Imbert le tourne en vers modernes {Choix de
fabliaux mis en vers, 1788, 1. 1, p. 157-170) ; Piis et
Barré en tirent une comédie (1780) qu'ils intitulent :
Aristote amoureux ou le Philosophe bridé. Il n'est
pas enfin jusqu'à la pièce intitulée Le Tribunal domes-
tique, et un conte de Marmontel, Le Philosophe soi-
disant, qui ne rappellent d'un peu plus loin l'œuvre du
trouvère normand. Enfin, de notre temps, en 1878, Le
Char, opéra-comique en un acte et en vers libres, dont
le libretto est de MM . Paul Arène et Alphonse Daudet
et la musique de M. Paul Pessard, est une mise en
scène galamment agencée de l'amusante anecdote.
Cette nomenclature que j'avais donnée a eu le rare
bonheur d'être reproduite, et surtout précisée et com-
plétée, grâce à l'érudition la plus sûre, par un savant
professeur de la Faculté des Lettres de Caen, M. Armand
Gasté, dans son Étude sur un Chapiteau de V église
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Saint-Pierre de Caen (1). M. A. Gasté a donné la pre-
mière traduction française (2) du passage du Paiitscha-
tantra « la source la plus lointaine qui soit connue du
fabliau d'Aristote » ; il a fait connaître par de curieuses
citations, le ton passablement étrange que Barré et Piis
ont prêté à Aristote et à Orphale dans leur Aristote
amoureux ; il a établi un rapprochement fort piquant
entre l'antique légende et un passage de la Nana de
M. Emile Zola ; il a rappelé enfin , d'après le Petit savant
de société, la « pénitence désagréable » connue sous le
nom de cheval d' Aristote que, vers le commencement
de ce siècle, on infligeait dans les salons où Ton jouait
aux jeux dits innocents. La pénitence pouvait être
désagréable pour celui qui était condamné à se mettre
à quatre pattes, et à promener autour du cercle, dans
cette attitude, une dame désignée par la société. Il n'en
était pas de même pour les assistants, si toutefois la
dame était jolie ; car, assise sur le dos du patient, elle
était embrassée par tous les cavaliers devant lesquels
elle passait. Ne pourrait-on pas, dans les salons actuels,
rééditer cette figure à l'usage du cotillon ?
Voilà bien des souvenirs accordés à la légende
d'Aristote et la liste en est déjà passablement longue.
Elle n'est pas complète cependant, etj'ai,pour ma part, à
confesser un regrettable oubli. Encore, s'il ne s'agissait
(1) Caen, Henri Delesqiies, 1887.
(2) Ce récit ne se trouve pas en effet dans le choix publié en 1872,
par M. l'abbé J.-A. Dubois sous ce titre : Le Pantcha-Tantra ou les
cinq ruses, fables du Brahme Vichnou-Sarma ; Aventures de Para-
marta et autres contes, etc.
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que de la mention, assez vague d'ailleurs, qui se trouve
dans les Proverbes et dicts Sententieux de Charles
de Bouvelles, chanoine de Noyon :
« A la quenouille A colu
Fol s'agenouille Stultus flectit genu.
« Ce proverbe est pour les amoureux lesquelz sont
aucune fois si aveuglés et hébétés par la beauté des
femmes, que du tout ils se rendent subjectz à leur service
et fol plaisir. Comme on lict d'Hercules, lequel en habit
féminin filoit devant son amoureuse. Pareillement
d'Aristote sage Philosophe, lequel, à deux genoux,
sacrifia à son amie comme il eut faict à la déesse
Ceres(l) »,
L'omission dont je m'accuse et que je veux réparer
ici est bien autrement grave, et j'en demande hunible-
ment pardon au bon roi René, ce dernier des trouba-
dours, qui chercha et trouva, dans Tamouret la pratique
de la poésie et des beaux-arts, des joies qu'il n'aurait
certainement pas connues si le parti angevin, qui rap-
pelait à Naples, l'eut salué sur le trône qu'occupait à
sa place un prince de la maison d'Aragon.
Parmi ses œuvres figure une longue composition
allégorique, moitié vers, moitié prose, sous ce titre
Le Livre du Cuer d'amours espris. Je ne veux pas
entrer dans l'analyse de ce livre ; elle m'entraînerait
(1) Proverbes // et dicts sen- // tentieux, avec // l'interprétation
d'iceux // par Charles de Bouuelles Chanoi- //ne de Noyon. //avec pri-
vilège //A Paris, // Chez Sebastien Nyuelle, libraire demeurant a//
l'enseigne des Cicognes, rue Saint-Jacques. // 1557. — P. 44,
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trop loin. J'arrive tout droit avec le Cuer et Bel-Ac-
ciieil au lieu où sont suspendus divers objets rappelant
la toute-puissance de la femme et la faiblesse de
rhomme qui se soumet à ses caprices et, s'abaisse, pour
lui plaire, aux conditions les plus humiliantes. Le Cuer
contemple ces objets, et, surpris à leur vue, il demande
à Bel-Accueil des explications que celui-ci s'empresse
de lui fournir. Pour long que soit le développement, je
le donnerai tout entier, parce que nous y trouvons unis
au nom d'Aristote ceux de Virgile et de Samson, comme
il arrive d'ordinaire chez les trouvères et les imaigiers
qui se sont inspirés de ce thème.
« Et quant ilz eurent passée la première porte et
furent soubz le portai, le Cuer apperceut en la voulte
du portai pendue une corbeille faicte d'osiers, ancienne
et de vieille façon, laquelle pendoit à une chaigne d'or
grosse comme le braz. Si pensa le Cuer qu'il sauroit
moult voulentiers quelle vertu celle corbeille avoit qui
n'estoit que de boys, veu qu'elle estoit à une si riche
chaigne pendue. Et en regardant qu'il faisoit, la dicte
corbeille s'arresta, et vit unes forces de fer toutes en-
rouUées qui estoient de la grandeur d'un pié et demy,
de la faczon ne plus ne moins comme telles de quoy on
tond les brebiz en Berry. Entre le taillant desquelles
forces avoit une grosse poignée de cheveulx noirs comme
tacre et longs d'une toise au plus, lesquelz cheveulx
sembloient mieux de homme que de femme, tant estoient
rudes, gros et letz. Si n'eust gueres regardé là, qu'il
apperceut encores joignant de la dicte force, laquelle
pendoit à un gros croc d'or, si vist un g fraing grant et
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d'antique faczon^ une bride de cuir, une selle et ungs
espérons dorez ensemble liez et penduz à une chaigne
d'or grosse et forte ; et encores plus fort, car eu suy vant
estoit aussi pendue une quenoille de femme remplie de
lin, et le fuzeau pendant au fil de costé, atachée à deux
crampons d'or fin .... .
« Les dessusdictes choses pendoient soubz la voulte,
et à ceste heure parla Bel-Acueil au Cuer et lui dit en
ceste manière :
« OreC lier qui merveilles as,
Désirant à savoir les cas
Pourquoi ces choses sont ycy
Ainsi mises, et as soulcy
De quoy servent, dire ce vieiilx.
Et tout premier ainsi m'aist Dieux.
La corbeille que tu voiz là
Si est propprement celle-là
En laquelle pendu Virgille
Par une dame moult subtille,
Qui lui sceust telz raisons monstrer
Qu'elle le fist dedans entrer.
Disant que jamais autrement
Ne la povoit veoir nullement,
Et lui qui estoit d'elle pris
Y entra dont moult fut repris.
Car incontinent de ce lieu
Le tira jucques au meillieu,
Et puis le laissa là pendu.
Son sens fut mal lors despendu,
Car de tous ceulx de la cité
Fut là congneu et visité.
Amours ainsi le desprisa
Pour ce que toujours peu prisa
Virgille le povoir d'Amours.
Or en fuz pugny par telz tours,
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O/
Comme voyez ycy endroit.
Ne lui valut alléguer droit
N'estre clerc, nigromant ne saige,
Il lui fut forcé faire homraaige
Humblement, lui criant mercy.
Et pour mémoire est pendue cy
La corbeille et tousjours sera
Tant que le monde durera.
Les forces emprès que voyez
Sont celles, tout seur en soyez,
Dont Sanson eut longue le chief ;
De quoy puis morut à meschief.
Car tant desprisoit par sa force
Amours, que puis tondu de force
Fut par Dalida faulcement.
Et en ce point prist vengement
De lui Amours, et à bon droit.
Qui ristoire dire vouldroit
Longue seroit à raconter.
Pour ce ne f en vueil plus conter.
Tu l'as ouy dire autreffoix,
Ce trop je plus de dix foiz.
D'autre part la bride et la selle
Laquelle tu vois là, c'est celle
De quoy Aristote le saige
Fut embridé par le visaige
Et sellé par dessus le doux.
Tant blasma lé bien d'amer doulx
Et tant le desprisa, qu'Amours
S'en vengea par les subtilz tours
De celle-là qui lui bouta
La selle, puis dessus monta,
Et des espérons lui donna
Et tellement si l'ordonna
Que sa science peu valut,
Amours son sens lors lui tolut,
Car lui qui estoit tant honneste
Fut chevauché comme une beste.
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Puis la quenoille que voyez
Fut celle, tout seur en soyez,.
Dont Sardinapalus filla;
Fuzeau et lin vous voyez là.
Amours aussi filler le fist
Entre femmes, et le desmist
De Torgueil dont tant se prisoit
Que les faiz d'Amours desprisoit
Mais mit fut en subgeccion,
Ainsy que j'ay fait mention. . ...» (1)
Franchissons maintenant un intervalle de quatre
siècles et tombons en pleines pages de ce roman d'allure
si cavalière, Le capitaine Fracasse, dans lequel
Théophile Gautier a jeté à la volée la poudre d'or de ce
style merveilleux dont il semble avoir emporté le secret,
et que des gens, de bien mauvais goût sans doute, osent
encore préférer aux grossières audaces du réalisme et
aux dictions incongrues de Fécole décadente. Le baron
de Sigognac, triste habitant du Château de la Misère,
vient de recevoir dans son manoir délabré, le chariot
de Thespis, qui transporte à l'aventure le Matamore,
le Tyran, la Duègne, l'Isabelle et autres acteurs d'une
troupe ambulante. Il songe à partir avec eux pour aller
chercher fortune à Paris ; il hésite à s'attacher à cette
troupe de comédiens ; un regard et quelques douces
paroles de l'Isabelle achèvent de le décider. Mais lais-
sons parler le maître : « La douce lueur qui brillait
dans les yeux d'Isabelle triompha de la répugnance du
Baron. L'attrait d'une aventure galante déguisait à ses
(1) Œuvres complètes du roi René avec une biographie et des notices,
par M. le comte de Quatrebarbes. Angers, 1846, in-l^, t. III, p. 149-152,
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propres yeux ce que ce voyage fait de la sorte pouvait
avoir d'humiliant. Ce n'était pas déroger que de suivre
une comédienne par amour et de s'atteler, comme
soupirant, au chariot comique ; les plus fins cavaliers
ne s'en fussent pas fait scrupule. Le dieu porte-carquois
oblige volontiers les dieux et les héros, à mille actions
et déguisements bizarres : Jupiter prit la forme d'un
taureau pour séduire Europe ; Hercule fila sa quenouille
aux pieds d'Omphale ; Aristote le prud'homme marchait
à quatre pattes, portant sur son dos sa maîtresse, qui
voulait aller à philosophe (plaisant genre d'équitation !)
toutes choses contraires à la dignité divine et hu-
maine (1). »
Bien que la maîtresse d'Alexandre, qui s'appela
Campaspe, n'ait rien à voir à la légende d'Aristote,
c'est à ce piquant récit que Victor Hugo a songé dans
ce passage des Misérables {V^ édition, 1862, t. V,
p. 126) où il dit du bailli de Ferrette : « H avait été le
camarade de plaisir de M. le comte d'Artois et, à
l'exemple d'Aristote accroupi sous (2) Campaspe, il
avait fait marcher la Guimard à quatre pattes, et, de la
sorte, montré aux siècles un philosophe vengé par un
bailli. »
Ce qui prouve peut-être encore mieux que toutes ces
citations la popularité du Lai d* Aristote, ce sont les
représentations figurées qu'on en a faites. « Nous en
possédons plusieurs, dit M. Gaston Paris, appartenant
(1) Le Capitaine Fracasse, édition illustrée par Gustave Doré, in-4o,
p. 34-3o.
(2) Il y a dans le texte sur, mais la faute d'impression est évidente.
ibyGoogi^
60
aux différentes variétés de la sculpture, qui remontent
au moyen âge; si nous avions conservé quelques-unes
des innombrables peintures dont nos ancêtres décoraient
les salles de leurs habitations, nous y verrions bien
souvent retracé ce sujet favori, qui plaisait au pinceau
du peintre et à la malignité du bourgeois. Voici le
curieux témoignage qu'on lit dans la traduction en vers
du Pamphile, par Jehan Bras de Fer de Dammartin. . . ;
Pamphile ayant allégué l'aventure d'Aristote comme
exemple de la ruse des femmes, la vieille à qui il. parle
lui répond :
Mais chou que d'Aristote dis,
Qui fu chevauchiés, lonc tes dis,
Appocriffe est, non escriture ;
S'a ge Yeue en mainte peinture
Femme chevauchier Aristote ;
Or n'i a villain qui n'en rote,
S'en ont une rieulle commune :
S'aucuns Vient à crasse fortune,
l\ dit : « Pain moy chy Aristote
Dont la femme fait haritrote (1). »
Les peintures ont disparu, mais les représentations
figurées sur la pierre, sur le bois et sur le cuivre, sont
parvenues jusqu'à nous, quelques-unes, tout au moins,
mais cependant encore assez nombreuses pour que nous
ayons droit d'en conclure que le Lai d'Aristote jouit
alorsd'une vogue vraiment exceptionnelle. Les sculptures
que l'on voit à la Cathédrale de Rouen sur la miséricorde
(1) Romania, XI, p. 139.
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61
d'une des stalles du chœur et au portail de la Calende,
celles de Saint-Pierre de Caen, de Saint-Jean de Lyon,
d un pilastre du château de Gaillon, maintenant à Paris
dans une des cours du palais des Beaux-Arts, ont été
assez souvent décrites et même reproduites par la
gravure pour qu'il suffise de les rappeler ici (1).
Ajoutons encore une petite plaque d'ivoire dont la
gravure a été donnéepar Montfaucon dans son Antiquité
eœpliquée (t. III, 2^ partie, p. 356, pi. 194), et deux
aquamaniles en cuivre jaune qu'on a pu voir à Paris
aux Champs-Elysées, en 1880, à l'exposition des beaux-
arts appliqués à l'iadustrie et qui appartenaient alors,
l'un à M. Chabrière-Arlès, l'autre à M. Spitzer. Je les
(1) V. sur ces différentes représentations d'Aristote chevauché : M. de
Guilhermy, Les Fabliaux représentés dans les Églises {Revue générale
de Varchitecture et des travaux publics de César Daly, 1840, col, 383-
396); A. Héron, Œuvres de Henri d'Andeli, 1880, p. xxxhi-xl; A.
Gasté, Un Chapiteau de V Église Saint-Pierre de Caen, 1887, p. 37-54.
— V. en particulier : Pour Rouen : E.-H. Langlois, Notice sur les bas-
reliefs des stalles de la Cathédrale de Rouen {Mém, de la Soc.
d'Émulation de Rouen, 1827, p. 12-38) et Stalles de la Cathédrale de
Rouen, 1838, p. 172 ; J. Adeliiie, Les sculptures symboliques et
grotesques {Rouen et environs), pL 39, et p. 73-78 et 206-210; pour
Caen : Abbé de la Rue, Essais historiques sur la ville de Caen, t. I,
p. 97, et A. de Caumont, Abécédaire ou Rudiment d'Archéologie {Arch.
rel), 2c édition, p. 307 ; pour Lyon : L. Régule, Monographie de la
Cathédrale de Lyon,\p, 201 et pi. R, no 2. — L.-J. Guenebault
{Dictionnaire iconographique de l'antiquité chrétienne et du moyen
âge, 1843, 1. 1, p. 91, col. 2), mentionne à l'article Aristote, la sculpture
en bois des stalles de Rouen, la sculpture sur ivoire figurée par Mont-
faucon, les bas-reliefs de Saint-Jean de Lyon et du château de Gaillon; il
ne dit rien du chapiteau de Saint-Pierre de Caen, ni des bas-reliefs du
portail de la Calende de la Cathédrale de Rouen.
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(1) Fabliaux ou Contes.., du XII^ et duXIII^ siècle, éd. Renouard,
1829, t. I, p. 280-281.
(2) Un Chapiteau de VÉglise Saint-Pierre de Caen, p. 39, note.
62
ai mentionnés dans Tintroduction aux Œuvres de
Henri Andeli, p . xxxirr-xxxi v et xxxix-xl) , et rappelé
(p. XLv) d'après Legrand d'Aussj (1), qu'un tableau de
Spranger, datant du commencement du xvii*' siècle,
gravé par Sadeler, représentait Aristote chevauché par
la jeune Indienne, et qu'au salon dé 1885 {Addition)
un tableau de Henri Lehmann, dont la lithographie a
été donnée par M. A. Lemoine, dans le journal l* Artiste,
figurait la même aventure. M. A. Gasté a cité (2) de
plus, d'après Nagler [Kunstlerleœicon, I, 239) une \
gravure sur bois, en clair obscur, sur le même sujet, de
HansBaldung, surnommé Grun.
S'il ne se rapporte pas à Aristote, le groupe exposé
par M. Pépin au salon des Champs-Elysées, en 1891,
rappelle du moins la légende. M. Olivier Merson en
rend compte en ces termes dans le Monde illustré
(nuniéro 1790, 18 juillet 1891) : « Un jeune poète qui
porte sur ses épaules une femme à "califourchon, fléchit
et tombe à terre, souriant encore au poids qui l'opprime.
Bien construit et bien ajusté, ce groupe réunit dans un
bon ensemble des morceaux: auxquels il n'y a rien à
redire. »
D'heureux hasards feront peut-être découvrir d'autres
figurations qui sont demeurées inconnues ; je l'espère
d'autant plus que la chance m'a, à cet égard, singulière-
ment favorisé. Je puis en effet signaler une représenta-
I
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4;itriir iir ïL r.. Pmwl
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■A .^ .A
PFOMAJV'S INFLUENCE, 69
the impressions received in infancy and child-
liood color the remainder of life; they are
stamped in indelibly. My wife ! if in my early
days I had known such a being as yourself, I
should hâve been happier and better as a child ;
even as, as a man, I hâve been inade better by
associating with you. What an influence for life^
for eternity, do you exert upon my soûl! I
am happy, I am benevolent, I hâve pleasant
thoughts^ and, though far from home^ would ever
be happy while memory lasts, could I withdraw
myself from the world, the world with which I
hâve no sympathy^ the world of people for
whom I care not^ this world of the Indian
Océan !
"Ah^ my Dita! you are yet sleeping. Soon
you will arise, go early to church, say prayers
for ail, even for me, Dita j and God will answer
such prayers, and bless me in some way I know
not of. Ah, had I the power to influence your
dreamvS^ and that you might wake to find them
true!"
On Christmas day, as a substitute for the lack-
îng reality, the midshipmen had a merry make-
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70 A BARMECIDE FEAST.
believe dinner^ — molasses and water for port
wine^ a magnificent ^^ no-turkey/' etc., — congratu-
lating themselves aloud, for the benefit of listen-
ers, on their forethought in having secretly,
wliile in Eio, provided so bountifuUj for the oc-
casion, drinking so many toasts, and making
such noisy speeches, apparently carousing so
deeply as to induce the belief among the sailora
that they were ail intoxicated, especially as they
repeatedly called the steward to carry ont the
empty bottles. Going on deck after dinner, the
sailors regarded thein witli intense curiosity and
open-mouthed grins, in anticipation of the ex-
pected sequelj but perceiving no symptoms of
the supposed drunkenness, as they preserved the
customary grave deportment of passed midship-
men ^"^on their dignity," the grins gradually sub-
sided as the truth dawned upon their minds, and
the game became apparent. " And so the frolic
was over; but we were misérable enough, after
ail, in spite of our gay make-believe."
In painful contrast with this innocent frolic
was the grand dinner of the ward-room, with its
unlimited supply of Champagne, etc.; "where
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63
tion figurée du Lai cVAristote, que personne n'a
jusqu'à présent mentionnée : c'est une frise en bois
sculpté, faisant partie d'une collection de boiseries
formée par un amateur de Saint- Valery-en-Caux, à la
suite de longues et patientes recherches dans les cam-
pagnes environnantes ; ces boiseries appliquées au
plafond et contrôles murs d'un petit salon qu'elles
couvrent entièrement, offrent un ensemble assez dis-
parate, mais dont les éléments sont fort intéressants à
étudier.
La frise dont il est ici question appartient à la fin du
xv^ siècle ou au commencement du xvi^ ; elle est
divisée en trois compartiments qui représentent, de la
gauche à la droite du spectateur, les sujets suivants :
Judith et Holopherne, Samson et Dalila, et enfin Aristote
chevauché par l'Indienne. Comme on le voit, c'est
partout la glorification du pouvoir de la femme. Je me
bornerai à décrire le dernier sujet, qui me semble une
des figurations les mieux réussies et les mieux conser-
vées de la célèbre légende.
Vêtu d'une longue robe, la tête couverte d'une
coiffure dont la partie extérieure est ornée d'an médail-
lon, la selle au dos, le mors à la bouche, Aristote est à
quatre pattes ; il se soulève sur les deux mains et laisse
ses genoux traîner sur le sol. Son visage d'austère phi-
losophe fait voir une certaine expression d'angoisse ;
peut-être entend-il à ce moment la voix railleuse
d'Alexandre.
La damoiselle qui le chevauche tient la bride de la
main droite et force Aristote à tourner la tête de
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64
manière qu'elle fait face au spectateur ; de la main
gauche elle brandit un fouet formé de plusieurs cordes
tordues qui passent derrière sa tête tournée sans doute
vers la tour (qu'on ne voit pas) d'où Alexandre con-
temple la scène. Les plis flottants de sa robe tombent
jusqu'à ses pieds ; son buste est serré par une casaque
modelée avec le relief d'une armure ; une chaîne formée
de maillons rectangulaires entoure sa taille ; elle porte
sur la tête une coiffure à pointe, un hennin, assez
semblable à l'ancien bonnet des Cauchoises. Les cos-
tumes sont traités avec beaucoup de soin dans tous
leurs détails. La tête de la jeune fille est d'un dessin un
peu lourd ; celle d'Aristote est pleine d'expression.
Si j'avais un vœu à formuler, ce serait qu'un spécimen
aussi intéressant par son sujet et par son exécution de
l'art des anciens huchiers, entrât dans une de nos
collections publiques. Il y rappellerait le souvenir du
vieux trouvère normand, j'oserais presque dire rouennais
puisqu'il habita notre ville, de l'ingénieux conteur qui
sut, avec tant de finesse et de mesure, chanter les
charmes tout-puissants de la femme, cet invincible
pouvoir que l'auteur de Faust appelle das ewig-wei-
bliche, V éternel féminin.
L
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A STRANGEJ^'S MISER TES. 73
lîght; we hâve been consuming two hundred
and ten gallons of fresh water for fifty days,
and as raany pounds of beef or pork, to say
nothing of beans, bread, etc.; we sball soon
hâve to go on rations ! At any rate, if we go
to Batavia, we shall hâve fine appetites. Only
thinkj Dita, of the fine fat dogs, nice rat pies,
cat-and-mouse stew, and the élégant bird's-nest
soup ! How fat we shall ail get ! "
After a rnn of sixty-two days, the Plymouth
came to anchor in the roadstead of Batavia.
The following extract from "A Seven Months'
run around the World/' by James Brooks, de-
picts very graphically the miseries of a stranger
in a strange land, only briefly alluded to by Fry,
in his Journal.
" What a misérable life it is to be in a country
where you can understand nothing throiigh your
ears, except the yelling and mewing of cats,
the barking of dogs, and the crying of babies,
strapped on their mothers' or little sisters'
backs ! Even dogs bark, not in English, but in
a Japanese way. The baby-crying is the only
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74 NEW SIGHTS,
real familiar sound to greet my ears. The cocks
hâve a new way of crowing^ and the hens of
cackhng. None of the birds sing as our birds
sing, if any of them sing at all^ though they
inake an infernal noise for birds. There are no
sheep to bleat and make yoii happy; and the
cowS;, if there are any, and the bulls^ but very
feW; are so well drilled they never low or roar.
The temple bells^ even, are not our bells. They
do not speak English, or French, or Gerraan, or
any other European language, but utter notes
of their own. 1 should, therefore, hâve the
blues in such a deaf and dumb land^ if Ameri-
can and English friends had not sprung up in
ail directions, The fish. ail, are new fîsL as welI
as the birds ; the trees, most of them, new trees;
the flowers ail new, if we had not imported
many of them into America. I cannot even go
a-shopping alone, where there is anything won-
derful to buy. I cannot tell what I want : and
when I do^ I cannot get at the price of it, espe-
cially in measures and weights, ail new to us.
and worse, by fa)', than the kilometers and kilo-
grammes of our French and Continental neigh-
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SPEECHLESS CURIOSITY. 75
hors. If the rascals that went to work at that
Tower of Babel had had any idea of what a
confusion in the world they were making, do
you tliink they would hâve tried to build it?
Hère I am in a Yeddo street, staring and stared
at, knowing nothing, and profiting nothing from
Greek, Latin, or some considérable smattering in
several European tongues. I would (perhaps?)
give up ail my five or six years of Greek and
Latin if I could only speak five or six words of
Japanese, — such as, * What's the price of this or
that?' or, ^Show me some silks, or crapes, or
satins, or fans, or lacker, or copper engraving.'
Hère are thirty-five millions of living Japanese,
and I hâve spent years of my life studying dmd
Latin, and deader Greek (I would do it over
again, though), and I can't read the names of
the streets, or the numbers of the street ! I do
not know even my letters ! I want to ask a
million of questions^ — such as, -How do you
weave or spin that ?' or ^ carve this ? ' or, ^ Why
do you stable your horses' heads where we put
the horses' tails?' 'Why do you mount your
beasts on the wrong side?' 'Why don't you use
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76 BATAVIA,
wheelbarrows în lieu of bamboo baskets^ when
digging canals in Yeddo?' ^Why do you saw
backward ? ' ' Why do you plane backward ? '
But I cannot talk; I am deaf; I am dumb- I
might as well be a horse in Yeddo^ when alone,
as a man in the streets ail alone ! "
Captain^ or rather Midshipman Fry wrote thus
of Batavia: —
^^Itwould take months to relate the impres-
sions made upon my mind by the numberless
objects I met with worth mentioning or describ-
ing. I spent three whole days on shore in a
perpétuai whirl of excitement. How often I
wished for you, Dita,, to gaze with me upon the
beautiful scènes and strange objects which we
met at every step ! As I write, images crowd
upon my brain in wild confusion, and I am ont
of patience at my lack of descriptive powers.
" Among the first things that excited our curi-
osity were the Chinese junks — vessels strange
in construction and ornamentation, and carrying
an odoriferous freight, of which the perfume Avas
far from heavenly, Celestial though it was ! Every
jiink bas its joss stuck ail over with rows of little
flags.
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PARLORS IN JAVA. 77
"Passîng between two long walls or break-
waters^ — wliich form a canal safe and easy of
passage, however rough the sea may be outside, —
we landed at some stone steps, where we found
carriageSj and little horses of most diminutive
size. No one walks ; so we entered carrîages ;
but we attempted in vain to start. The little
horses would not badge nntil, after much whi[>
ping np and assistance in pushing and pulling
rendered by the bystanders, they finally moved
off prancingly.
'' We had to wait some time for the lowerîng
of a drawbridge, the mechanism of which was
very curions, and interested me much. The
sides of the road, and the banks of the canal,
were lined with avenues of trees of exceeding
richness of foliage, and in great variety. At
last w^e reached our hôtel, where we found the
gallery fitted up as a parlor, or rather, the parlor
outside of the front walls! We were highly
pleased with the effect of thèse front-gallery
parlors. The resuit was particularly fine at
night, when they are lighted up by lamps w^ith
many-colored shades hung against the walls.
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78 TIFFEN,
" After arrangîng about our rooms^ we asked
for lunch^ or tiffen^ as it îs hère called. A little
table is set out with chicken stew like our own,
besides curry and other East Indian dishes in so
great variety as to charm hiingry sailors just
from a long voyage. We tasted dish after dish,
and ate mangoes and other fruit. The tea is
perfectly delightfal^ and would be a great com-
fort to many a poor old woman who swallows
her ^Bohea' with great gusto, but who knows
nothing of the genuine article. At dinner we
had so many dishes that we were^ I may say,
hourS;, tasting them, and the Malays behind our
chairs were constantly removing dishes and
helping us to others^ done up in a style not to
be surpassed even by Créole cooldng^ which it
resembles very closely. The curry reminds me
strongly of gimîbo filé, The coffee, the real
Java^ is delicious."
The following detailed account of a similar
dinner^ by a more récent writer,* will be found
interesting in thîs connection: —
* Walter A. Eose, in Appleton's Monthly for June,
18t2.
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A JAVA DINNER. 79
"The table was covered with varions dishes^
or rallier bowls^ the steaming contents of which
filled the room with vapor. As it was growing
late^ ànd would be dark long before dinner was
finished, numbers of paper lanterns^ suspended
in festoons from . the ceiling, illuminated the
room. . . . The first course was laid ont in
a number of porcelain saucers^ prettily painted^
and consisted of varions cold appetizers. Thongh
fuUy determined not to be fastidious^ I rejected
a relîsh of earth-iuorms^ salted and dried, which
seemed to be much patronized^ and took as a
tonic a small cup of soy — a kind of sauce made
from beans — and a few thin slices of ham.
The second course was smoking hot^ and ail the
viands which composed it swam in soup. Some
bowls contained a heterogeneous compound of
pigeons' eggs^ duck, and fowls chopped very
fine, and a multitude of other ingrédients only
discernible by taste; others, little balls made
of sliarks' fins, a peculiar kind of sea-slug, and
pounded shrimp. . . . The next dish^ or com-
pound, presented for onr délectation, was bird's-
nest soup/ that epicurean luxury which holds
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80 BIRUS-NEST SOUP,
such high rank in the cuisîne of China. I was
în duty boiind to taste thîs, so did not wait a
second invitation from my host. I confess I was
disappointed. "^hatever nutritions properties it
may possess^ it was nevertheless almost tasteless,
and^ thougti my olivaster companîons partook of
it with mucli gusto^ and évident appréciation^ I
did not consider it even the equal of vermicelli
soup; which^ in appearance, it much resembled.
Thèse nests, however, command very high
priceS; especially those which are white, and of
a fine and délicate texture. When properly
prepared, they resemble isinglass, and are sub-
ject to a high import duty. They are princi-
pally brought from the south end of Sumatra,
and are the produce of a species of swallow.
In shape they much resemble a saucer^ with one
side flattened by adhérence to the rocky sides
of caverns. In preparing them for the table,
they are thoroughly cleansed and placed with a
little ginseng inside the body of a fowl, which
is allowed to stew ail night- they are then torn
to shreds, reboiled in good stock, and served up
with hard-boiled pigeons' eggs and soy.
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A CHINE SE DINNER, 81
"When this course had been removed, hot
wine was handed round. . . . Edibles of a
solid nature were now placed upon tlie board by
the neat-handed domestics. Carp and red muUet,
which attain great perfection here^ played vis-a-
vis to ducks^ fowlS; and the innumerable ragoûts,
without which a course would be considered
incomplète. . . . This course was succeeded by
what is invariably a sign that the feast is
drawing to a termination ; each person was
supplied with a bowl of rice, and tea was served
in place of wine. . . . Then, as if by magie,
the table was strewn with many-hued flowers.
The gorgeous beauty of the peony vied with
the wax-like purity of the camellia japonica;
yellow and w^hite azalias blended their blossoms
with the lovely rose ; the deep crimson carnation
contrasted finely with the virgin whiteness of
the jasmine flowers; and their exquisite aroma
crowned our sensés with delight. Fruits are the
concomitants of flowers, and at Chinese feasts
appear sîmultaneously with them. Before us
were piles of delicious yellow mangoes and
bananas, oranges, figs, pomegranates, and trays
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